La souveraineté numérique et sa perte progressive
La souveraineté numérique est devenue l'un des grands enjeux stratégiques du XXIe siècle.
Pendant longtemps, l'informatique a été considérée essentiellement comme un outil technique. Aujourd'hui, cette vision est devenue insuffisante. L'informatique contrôle une partie croissante de notre vie quotidienne, de notre économie, de nos administrations, de nos communications, de notre santé, de nos infrastructures et même de notre capacité à accéder à l'information.
Celui qui contrôle les infrastructures numériques, les logiciels, les plateformes et les données possède donc une forme de pouvoir considérable.
La question fondamentale devient alors :
Qui contrôle réellement notre environnement numérique ?
Une dépendance principalement américaine et, de plus en plus, chinoise
L'Europe possède de nombreuses entreprises numériques performantes, mais elle ne dispose pas aujourd'hui de géants équivalents à l'ensemble des grandes plateformes américaines.
Une grande partie de notre environnement numérique dépend ainsi d'entreprises américaines telles que :
- Microsoft ;
- Google ;
- Amazon ;
- Apple ;
- Meta ;
- OpenAI ;
- Nvidia ;
- Cisco ;
- Oracle ;
- Salesforce.
La Chine dispose parallèlement de ses propres géants technologiques :
- Alibaba ;
- Tencent ;
- Huawei ;
- Baidu ;
- ByteDance ;
- Xiaomi.
Le phénomène est donc double : la France et l'Europe présentent une forte dépendance à l'égard de technologies américaines et, dans certains domaines, de technologies chinoises.
Des travaux publics français soulignent d'ailleurs explicitement que l'Europe est fortement dépendante des technologies américaines et, dans une moindre mesure, chinoises.
La souveraineté numérique ne signifie pas refuser les technologies étrangères
Il faut préciser un point essentiel.
Défendre la souveraineté numérique ne signifie pas qu'il faudrait refuser tous les produits américains ou chinois. Ce serait irréaliste.
La question est différente :
Une nation, une administration, une entreprise ou un citoyen doivent-ils conserver la capacité de changer de solution lorsqu'ils le souhaitent ?
La souveraineté repose notamment sur :
- la liberté de choix ;
- la maîtrise des données ;
- l'interopérabilité ;
- la réversibilité ;
- la capacité à changer de fournisseur ;
- la possibilité de récupérer ses données ;
- l'absence d'enfermement technologique ;
- la capacité à continuer à fonctionner si un fournisseur disparaît ou modifie profondément ses conditions.
C'est précisément cette capacité de choix qui devient progressivement fragile.
Une dépendance qui se construit progressivement
La perte de souveraineté numérique ne se produit généralement pas brutalement.
Elle commence souvent par un choix parfaitement rationnel : on choisit un logiciel parce qu'il est performant, puis un deuxième logiciel compatible avec le premier, puis un service en ligne, un espace de stockage, une messagerie, un outil collaboratif ou encore une plateforme cloud.
Chaque choix paraît raisonnable pris séparément. C'est leur accumulation qui finit progressivement par créer une dépendance.
Cette dépendance peut se construire de la manière suivante :
- choix d'un logiciel performant ;
- choix d'un deuxième logiciel compatible avec le premier ;
- adoption d'un service en ligne ;
- utilisation d'un espace de stockage ;
- adoption d'une messagerie ;
- utilisation d'un outil collaboratif ;
- migration vers une plateforme cloud ;
- accumulation progressive des données et des habitudes de travail.
Au bout de plusieurs années, l'ensemble peut constituer un écosystème tellement intégré qu'il devient extrêmement difficile et coûteux de le remplacer.
C'est ce que l'on appelle notamment le vendor lock-in, ou enfermement technologique.
Microsoft : l'exemple d'un écosystème complet
Microsoft constitue un exemple particulièrement important.
Dans une administration ou une entreprise, on peut retrouver simultanément :
- Windows ;
- Microsoft 365 ;
- Word ;
- Excel ;
- PowerPoint ;
- Outlook ;
- Teams ;
- OneDrive ;
- SharePoint ;
- Azure ;
- ainsi que de nombreux logiciels complémentaires.
Le problème n'est pas qu'un de ces produits soit mauvais.
Le problème apparaît lorsque l'ensemble devient tellement intégré qu'il devient extrêmement difficile de fonctionner autrement.
L'administration ne dépend alors plus d'un logiciel : elle dépend d'un écosystème complet.
Plus cet écosystème est profondément intégré dans les procédures de travail, plus le coût d'une migration augmente.
La France commence à réduire cette dépendance
Cette question n'est plus simplement théorique.
En avril 2026, l'État français a annoncé une stratégie visant à réduire ses dépendances numériques extra-européennes.
La DINUM, l'ANSSI, la Direction générale des entreprises et la Direction des achats de l'État travaillent notamment à cartographier ces dépendances et à les réduire.
L'État prévoit notamment :
- une sortie progressive de Windows pour les postes de travail ;
- la migration de 80 000 agents de l'Assurance maladie vers des outils du socle numérique interministériel ;
- la migration de la plateforme des données de santé vers une solution de confiance ;
- un plan interministériel de réduction des dépendances extra-européennes.
Cette évolution est particulièrement significative : l'État reconnaît officiellement que la dépendance technologique peut devenir un problème de souveraineté.
Pourquoi Linux revient dans cette stratégie
Le choix de Linux ne doit pas être présenté comme une solution magique.
Passer de Windows à Linux représente une opération considérable pour une grande administration. Il faut notamment prendre en compte :
- les logiciels métiers ;
- les applications existantes ;
- la formation des agents ;
- les documents ;
- les périphériques ;
- les procédures ;
- les habitudes de travail ;
- le support technique ;
- la compatibilité ;
- le coût de transition.
Mais Linux possède une caractéristique stratégique importante : il ne dépend pas d'un fournisseur unique pour son existence.
Il existe de nombreuses distributions et de nombreux prestataires capables de les administrer. Une administration peut donc conserver une capacité de remplacement plus importante.
La question n'est donc pas simplement :
« Linux est-il meilleur que Windows ? »
La véritable question est :
« Est-ce que l'administration peut changer de fournisseur ou de solution sans devoir reconstruire entièrement son système informatique ? »
Google : une autre forme de dépendance
Google représente un autre exemple particulièrement important.
Google n'est pas seulement un moteur de recherche. Son écosystème comprend notamment :
- Google Search ;
- Gmail ;
- YouTube ;
- Android ;
- Google Maps ;
- Google Drive ;
- Google Photos ;
- Google Cloud ;
- Google Play ;
- Chrome ;
- ainsi que de nombreux services publicitaires.
Mais Google possède également une caractéristique particulièrement importante : la capacité à établir des profils extrêmement détaillés des utilisateurs à partir de leurs activités numériques.
Nos recherches révèlent énormément de choses sur nous
Une recherche Google peut sembler anodine.
Mais l'accumulation de recherches peut révéler énormément d'informations.
Une personne qui recherche régulièrement :
- des recettes de cuisine ;
- des voyages ;
- des voitures ;
- des médicaments ;
- des problèmes de santé ;
- des restaurants ;
- des activités sportives ;
- des produits électroniques ;
- des informations politiques ;
- des formations ;
- des informations financières ;
révèle progressivement ses centres d'intérêt, ses préoccupations, ses projets et parfois ses inquiétudes.
Une recherche isolée a relativement peu de valeur. Des milliers de recherches accumulées sur plusieurs années peuvent en revanche dessiner un portrait extrêmement précis d'une personne.
La CNIL rappelle que les techniques de profilage permettent d'analyser et de prédire certains aspects du comportement, des habitudes, des préférences ou du mode de vie d'une personne.
Nos goûts, nos souhaits et parfois nos désirs
La valeur du profil numérique ne vient donc pas uniquement des informations explicitement déclarées.
Elle vient également de ce que l'on peut déduire.
Une personne ne dit pas nécessairement :
« Je suis intéressé par tel produit. »
Mais si elle effectue régulièrement des recherches sur ce produit, regarde des vidéos correspondantes, consulte des sites spécialisés et clique sur certaines publicités, son comportement révèle progressivement cet intérêt.
L'analyse de ces comportements peut permettre d'estimer :
- ce qui intéresse la personne ;
- ce qu'elle pourrait acheter ;
- ce qui l'intéresse actuellement ;
- ce qui pourrait l'intéresser demain ;
- les catégories de produits qui l'attirent ;
- certains aspects de son comportement.
C'est précisément le principe du profilage.
Facebook et les « likes »
Facebook a rendu particulièrement visible un autre mécanisme : le « like ».
Un simple clic sur « J'aime » peut sembler insignifiant.
Mais une succession de milliers de likes peut révéler :
- les goûts ;
- les centres d'intérêt ;
- certaines préférences ;
- les sujets qui attirent l'attention ;
- les personnes ou organisations suivies ;
- les communautés auxquelles une personne s'intéresse.
La valeur ne réside donc pas dans un « like » isolé.
Elle réside dans l'accumulation et le croisement de milliers de comportements.
Nous produisons nous-mêmes une partie de notre profil
C'est probablement l'un des aspects les plus étonnants du monde numérique.
Nous fournissons volontairement une partie des informations qui permettent de nous connaître.
Nous écrivons, recherchons, regardons, achetons et partageons :
- ce que nous aimons ;
- ce que nous recherchons ;
- ce que nous achetons ;
- ce que nous regardons ;
- où nous allons ;
- qui sont nos amis ;
- quels sujets nous intéressent ;
- quelles photos nous publions ;
- quelles personnes nous suivons.
Puis les algorithmes analysent ces informations.
Recherche
+ Like
+ Achat
+ Vidéo regardée
+ Site visité
+ Localisation
+ Contact
+ Publication
↓
Profil numérique
Ce profil peut devenir beaucoup plus révélateur que les informations que nous avons volontairement écrites dans notre profil.
Le paradoxe de la vie privée
Nous pouvons avoir l'impression de protéger notre vie privée parce que nous n'écrivons pas publiquement certaines choses.
Mais notre comportement numérique peut parfois révéler indirectement ces mêmes informations.
Par exemple :
- recherches répétées ;
- consultation de plusieurs sites ;
- vidéos regardées ;
- articles lus ;
- achats ;
- réactions aux publicités ;
- interactions avec d'autres utilisateurs.
L'accumulation de ces informations peut permettre de construire un profil comportemental très détaillé.
Les réseaux sociaux créent une dépendance sociale
Facebook, Instagram, WhatsApp ou TikTok posent également un problème particulier.
Il ne suffit pas de dire :
« Si vous n'aimez pas cette plateforme, quittez-la. »
Dans la réalité, ce n'est pas toujours aussi simple.
Une personne peut y retrouver :
- sa famille ;
- ses amis ;
- ses voisins ;
- son association ;
- ses collègues ;
- ses groupes locaux.
Si tout son entourage utilise la même plateforme, quitter celle-ci peut signifier perdre une partie de ses moyens de communication.
La dépendance devient alors collective.
WhatsApp : un exemple particulièrement parlant
WhatsApp est devenu pour beaucoup de personnes un outil quotidien de communication.
On peut y retrouver :
- sa famille ;
- ses amis ;
- des associations ;
- des groupes de quartier ;
- des groupes professionnels ;
- des photographies ;
- des documents ;
- un historique de conversations.
Quitter WhatsApp n'est donc pas nécessairement aussi simple que désinstaller une application.
Si toute une communauté utilise cette messagerie, le choix individuel est fortement influencé par les choix des autres.
TikTok : une autre dimension du phénomène
TikTok illustre également la puissance des plateformes capables d'analyser les comportements des utilisateurs.
Selon les fonctionnalités et les données disponibles, différents signaux peuvent être analysés :
- vidéos regardées ;
- durée de consultation ;
- vidéos ignorées ;
- vidéos revues ;
- interactions ;
- recherches ;
- abonnements ;
- commentaires ;
- partages.
Le système peut ainsi apprendre progressivement ce qui attire l'attention d'un utilisateur.
Le problème de souveraineté ne concerne donc pas seulement :
« Où sont stockées mes données ? »
Il concerne également :
« Qui possède l'infrastructure algorithmique qui analyse mon comportement numérique ? »
La Chine possède également ses propres géants numériques
Il serait cependant injuste de présenter le problème comme exclusivement américain.
La Chine a développé un écosystème numérique extrêmement puissant.
On peut notamment citer :
- Alibaba ;
- Tencent ;
- Baidu ;
- Huawei ;
- Xiaomi ;
- ByteDance.
La Chine a adopté depuis longtemps une stratégie visant à développer ses propres infrastructures et plateformes numériques.
Elle dispose donc d'un écosystème technologique largement autonome dans plusieurs domaines stratégiques.
Le problème européen
L'Europe se trouve dans une situation particulière.
Elle possède :
- un marché immense ;
- des chercheurs ;
- des ingénieurs ;
- des entreprises technologiques ;
- des universités ;
- des infrastructures ;
- des capacités industrielles.
Mais elle a laissé se développer une dépendance importante envers des entreprises étrangères dans des domaines stratégiques.
Le cloud en constitue un exemple particulièrement significatif.
Le cloud : une infrastructure devenue stratégique
Une administration peut avoir l'impression que ses données sont « en France » parce que les serveurs sont physiquement situés sur le territoire français.
Mais cela ne suffit pas nécessairement à garantir une souveraineté complète.
Il faut également examiner :
- qui possède l'entreprise ;
- qui contrôle la technologie ;
- qui administre l'infrastructure ;
- quelle législation s'applique au fournisseur ;
- quelles obligations juridiques peuvent s'appliquer au fournisseur ;
- quelles sont les conditions de sortie ;
- et si les données peuvent réellement être récupérées et transférées.
La souveraineté d'une infrastructure dépend donc de beaucoup plus que de l'adresse physique du serveur.
Le problème des législations extraterritoriales
C'est un point essentiel.
Une donnée peut être physiquement stockée en France tout en dépendant d'une entreprise soumise à une législation étrangère.
Le Cloud Act américain constitue l'un des exemples les plus connus.
Cela ne signifie pas que les autorités américaines peuvent librement prendre n'importe quelle donnée française.
En revanche, il existe des situations dans lesquelles une entreprise américaine peut être soumise à des obligations légales américaines concernant certaines données auxquelles elle a accès.
C'est précisément ce type de dépendance juridique qui préoccupe les pouvoirs publics français.
Le risque de fuite des informations
La question n'est donc pas uniquement :
« Est-ce que quelqu'un vole nos données ? »
Elle est beaucoup plus large.
Il faut se demander :
- qui peut techniquement accéder aux données ;
- qui administre les serveurs ;
- qui possède les clés de chiffrement ;
- quelles sont les obligations légales du fournisseur ;
- quelles sont les sous-traitances ;
- dans quels pays les opérations peuvent être effectuées ;
- quelles informations peuvent être déduites de ces données.
Plus une infrastructure est complexe et internationale, plus il devient difficile pour le propriétaire des données d'avoir une maîtrise absolue de toute la chaîne.
Le risque de chantage doit être compris comme un rapport de force
Il serait excessif d'affirmer que les entreprises américaines ou chinoises exercent actuellement un chantage sur la France.
Le problème réel est plus subtil.
Une dépendance crée un rapport de force.
Si une administration est totalement dépendante d'un fournisseur pour une fonction essentielle, ce fournisseur possède nécessairement une capacité d'influence importante.
Cette influence peut prendre des formes beaucoup plus banales qu'un chantage :
- augmentation des tarifs ;
- modification des licences ;
- modification des conditions contractuelles ;
- suppression d'une fonctionnalité ;
- changement d'API ;
- arrêt d'un produit ;
- augmentation du coût du stockage ;
- modification des conditions d'accès ;
- changement de politique commerciale.
Si le client peut facilement partir, son pouvoir de négociation reste important.
S'il ne peut plus partir, la situation est complètement différente.
Le véritable risque est de ne plus être en position de dire non.
La dépendance peut devenir une dépendance financière
Imaginons une administration utilisant depuis quinze ans le même fournisseur.
Elle possède :
- des milliers d'utilisateurs ;
- des millions de documents ;
- des procédures internes ;
- des applications compatibles ;
- des formations ;
- des archives ;
- des automatisations.
Le fournisseur augmente alors ses tarifs de manière importante.
L'administration peut théoriquement changer de fournisseur.
Mais le coût de migration est tellement élevé que le changement devient très difficile.
La dépendance technologique devient alors une dépendance économique.
La dépendance peut également devenir une dépendance politique
Dans une situation internationale normale, cette dépendance peut rester invisible.
Mais imaginons une crise géopolitique :
- des sanctions sont décidées ;
- des restrictions commerciales apparaissent ;
- certaines technologies deviennent indisponibles ;
- des exportations sont limitées ;
- un fournisseur décide de se retirer d'un marché ;
- une infrastructure devient inaccessible.
Dans une telle situation, une administration fortement dépendante d'une technologie étrangère possède moins de marges de manœuvre.
C'est précisément pourquoi la souveraineté numérique est devenue une question stratégique.
La souveraineté numérique de l'individu
Le problème concerne également les citoyens.
Un individu peut aujourd'hui dépendre simultanément de :
- Google ;
- Microsoft ;
- Apple ;
- Meta ;
- Amazon ;
- TikTok ;
- WhatsApp ;
- YouTube.
Il peut avoir confié à ces différents services :
- son adresse électronique ;
- son numéro de téléphone ;
- ses contacts ;
- ses photographies ;
- ses documents ;
- ses conversations ;
- ses recherches ;
- ses goûts ;
- ses centres d'intérêt ;
- ses achats.
Il ne s'agit pas nécessairement d'une violation de la vie privée. Une partie de ces traitements peut être parfaitement légale et encadrée.
Le problème de souveraineté est différent :
Une partie importante de notre identité numérique se trouve dans des infrastructures que nous ne contrôlons pas.
La souveraineté numérique de la mairie
On retrouve exactement le même problème à l'échelle d'une commune.
Si la mairie possède :
- ses fichiers ;
- ses documents ;
- ses images ;
- ses sauvegardes ;
- son code ;
- son architecture ;
- ses URL ;
- ses données ;
elle conserve une capacité de décision.
Elle peut changer d'hébergeur.
Elle peut changer de prestataire.
Elle peut installer son site sur un autre serveur.
Elle peut conserver une copie locale.
Elle peut faire évoluer son architecture.
Le principe peut être représenté ainsi :
PATRIMOINE DE LA COMMUNE
│
▼
Fichiers maîtrisés
│
┌──────────┼──────────┐
▼ ▼ ▼
OVH autre hébergeur mairie
│ │ │
└──────────┼───────────┘
▼
SITE INTERNET
Le site n'est alors plus prisonnier d'un hébergement particulier.
C'est exactement le principe de la maquette estagel.ovh
La maquette estagel.ovh applique à l'échelle d'Estagel un principe extrêmement simple :
Le patrimoine numérique doit appartenir à la commune et rester transférable.
Le choix de l'hébergeur devient secondaire.
La commune pourrait choisir :
- OVH ;
- un autre hébergeur ;
- un serveur installé à la mairie ;
- ou toute autre infrastructure compatible.
Le plus important est que les fichiers et l'architecture restent sous le contrôle de la commune.
C'est cela, la réversibilité.
La souveraineté est inséparable de la réversibilité
On peut résumer le principe en une phrase :
Si je peux partir, je suis libre.
Si je peux :
- récupérer mes données ;
- exporter mes documents ;
- transférer mon site ;
- changer de fournisseur ;
- changer d'hébergeur ;
- changer de logiciel ;
alors je conserve une véritable liberté de décision.
À l'inverse, si le coût et la complexité du changement deviennent tellement importants que je ne peux pratiquement plus partir, ma liberté devient théorique.
La perte de souveraineté est souvent invisible
C'est ce qui rend le phénomène particulièrement dangereux.
Personne ne se réveille un matin en constatant :
« Aujourd'hui, nous avons perdu notre souveraineté numérique. »
La perte est progressive :
- choix pratique ;
- habitude ;
- accumulation de données ;
- interdépendance ;
- dépendance ;
- augmentation du coût du changement ;
- enfermement ;
- perte de liberté de choix.
C'est pourquoi la souveraineté doit être pensée avant que la dépendance soit devenue trop importante.
La souveraineté est aussi une question de coût
La souveraineté n'est pas seulement une question de sécurité.
C'est également une question économique.
Une organisation qui peut changer de fournisseur possède un pouvoir de négociation. Elle peut comparer les offres, mettre les fournisseurs en concurrence, négocier les prix et choisir une solution différente.
Une organisation qui ne peut plus changer de fournisseur perd une grande partie de ce pouvoir.
La dépendance peut donc conduire à une augmentation durable des coûts.
La souveraineté est aussi une question de continuité du service public
Pour une administration, le problème est encore plus important.
Un service numérique municipal, départemental ou national peut devenir indispensable aux citoyens.
Si ce service dépend entièrement d'une infrastructure extérieure, une défaillance importante peut avoir des conséquences sur :
- l'information ;
- les démarches administratives ;
- les communications ;
- les documents ;
- les archives ;
- les services aux citoyens.
Une administration doit donc prévoir :
- des sauvegardes ;
- des solutions de secours ;
- une documentation ;
- une capacité de restauration ;
- une possibilité de changement de fournisseur.
La France commence à prendre conscience du problème
Cette évolution est désormais officiellement reconnue.
L'État français a annoncé une stratégie de réduction des dépendances numériques extra-européennes.
L'objectif est notamment de travailler sur :
- les systèmes d'exploitation ;
- les outils collaboratifs ;
- les antivirus ;
- l'intelligence artificielle ;
- les bases de données ;
- la virtualisation ;
- les équipements réseau ;
- le cloud ;
- et les infrastructures numériques.
Cette évolution montre que la souveraineté numérique n'est plus seulement une préoccupation d'experts.
Elle est devenue une politique publique.
De l'individu à la France : une même problématique
La question se pose finalement à tous les niveaux :
CITOYEN
↓
MAIRIE
↓
COLLECTIVITÉ
↓
ADMINISTRATION
↓
ÉTAT
↓
FRANCE
↓
EUROPE
À chacun de ces niveaux, la question est identique :
Qui contrôle les données ?
Qui contrôle l'infrastructure ?
Qui contrôle la technologie ?
Et surtout : peut-on changer de solution ?
La souveraineté numérique européenne
Le problème ne peut finalement pas être résolu uniquement à l'échelle française.
La France fait partie de l'Union européenne.
Or l'Europe dispose d'un marché considérable mais reste dépendante de technologies développées ailleurs.
Il devient donc nécessaire de développer :
- des infrastructures européennes ;
- des clouds européens ;
- des logiciels européens ;
- des systèmes d'exploitation ouverts ;
- des composants électroniques ;
- des capacités d'intelligence artificielle ;
- des moteurs de recherche ;
- des plateformes ;
- des standards ouverts ;
- une industrie numérique capable de concurrencer les grands acteurs mondiaux.
La souveraineté européenne ne signifie cependant pas l'isolement.
Une Europe souveraine doit pouvoir travailler avec les États-Unis, la Chine, l'Inde, le Japon, la Corée et tous les autres pays sans être obligée de dépendre totalement de leurs technologies.
Coopérer n'est pas dépendre.
Utiliser une technologie étrangère n'est pas nécessairement perdre sa souveraineté.
Être incapable de s'en passer peut en revanche devenir une perte de souveraineté.
Le principe fondamental : conserver une alternative
On peut finalement résumer toute la question de la souveraineté numérique par un principe extrêmement simple :
Il faut toujours conserver une alternative.
Pour une administration :
- une deuxième solution ;
- une sauvegarde ;
- un fournisseur alternatif ;
- des formats ouverts ;
- une architecture documentée.
Pour une commune :
- un hébergement alternatif ;
- une copie locale ;
- des fichiers indépendants ;
- une architecture transférable.
Pour un particulier :
- la possibilité d'exporter ses données ;
- plusieurs moyens de communication ;
- des sauvegardes personnelles ;
- des formats ouverts ;
- la possibilité de changer de service.
Le véritable danger n'est pas seulement le vol des données
On parle souvent de souveraineté numérique uniquement en termes de cybersécurité.
C'est trop limité.
Le problème est beaucoup plus large.
La perte de souveraineté peut signifier :
- ne plus maîtriser ses données ;
- ne plus maîtriser son infrastructure ;
- ne plus maîtriser ses coûts ;
- ne plus maîtriser son calendrier technologique ;
- ne plus pouvoir changer de fournisseur ;
- dépendre d'une législation étrangère ;
- dépendre d'une entreprise étrangère ;
- dépendre d'un écosystème propriétaire ;
- perdre progressivement sa capacité de décision.
Le problème fondamental est donc :
la perte de liberté.
La question du chantage doit être comprise comme un rapport de force
Il serait excessif de dire :
« Les entreprises américaines ou chinoises vont faire du chantage à la France. »
Ce n'est pas ainsi qu'il faut présenter le problème.
Le risque réel est plus subtil.
Une dépendance suffisamment importante crée un rapport de force.
Si une organisation ne peut plus changer de fournisseur, elle possède moins de pouvoir de négociation.
Elle peut alors être confrontée à :
- des augmentations de prix ;
- des modifications de contrats ;
- des restrictions ;
- des changements technologiques ;
- des suppressions de produits ;
- des conditions de sortie complexes ;
- des contraintes réglementaires étrangères.
Le véritable risque est de ne plus être en position de dire non.
Pourquoi cette réflexion concerne directement Estagel
C'est précisément pour cette raison que la question du site Internet de la mairie d'Estagel prend une dimension beaucoup plus importante qu'il n'y paraît.
Il ne s'agit pas seulement de savoir si :
- les pages sont plus jolies ;
- les menus sont différents ;
- les couleurs sont différentes ;
- les URL sont plus courtes.
La véritable question est :
Qui maîtrise le patrimoine numérique de la commune ?
Avec une architecture dépendante d'une plateforme, la commune dépend davantage de cette plateforme.
Avec une architecture conçue pour être indépendante et réversible, la commune peut conserver :
- ses fichiers ;
- ses documents ;
- ses images ;
- son architecture ;
- son code ;
- ses sauvegardes ;
- ses URL ;
- son organisation documentaire.
Elle peut également choisir son hébergement.
Estagel peut appliquer concrètement un principe national
La France cherche aujourd'hui à réduire ses dépendances numériques.
Une petite commune ne peut évidemment pas résoudre seule le problème de souveraineté numérique du pays.
Mais elle peut appliquer concrètement le même principe à son propre patrimoine :
Ne pas créer de dépendance inutile lorsque l'on peut construire une solution réversible.
C'est précisément ce que cherche à démontrer la maquette estagel.ovh.
Elle ne propose pas simplement un nouveau design.
Elle propose une architecture dans laquelle :
- le contenu appartient à la commune ;
- les fichiers sont maîtrisables ;
- les données peuvent être sauvegardées ;
- le site peut être déplacé ;
- l'hébergement peut changer ;
- l'organisation peut évoluer ;
- la commune conserve la possibilité de choisir.
Conclusion générale
La perte de souveraineté numérique est aujourd'hui l'un des grands risques stratégiques auxquels sont confrontés la France et l'Europe.
Cette perte ne résulte pas d'un événement unique. Elle résulte d'une accumulation de dépendances :
- dépendance aux systèmes d'exploitation ;
- dépendance aux logiciels ;
- dépendance aux clouds ;
- dépendance aux moteurs de recherche ;
- dépendance aux réseaux sociaux ;
- dépendance aux plateformes de communication ;
- dépendance aux infrastructures ;
- dépendance aux fournisseurs étrangers ;
- dépendance aux formats ;
- dépendance aux algorithmes ;
- dépendance aux données.
Les États-Unis occupent aujourd'hui une position dominante dans une grande partie de ces domaines.
La Chine possède parallèlement ses propres géants technologiques et développe une stratégie de souveraineté numérique particulièrement structurée.
L'Europe, quant à elle, doit encore reconquérir une partie importante de son autonomie technologique.
La situation est suffisamment sérieuse pour que l'État français ait engagé officiellement une politique de réduction de ses dépendances numériques extra-européennes.
Mais cette reconquête ne pourra pas être réalisée uniquement par les gouvernements.
Elle doit également concerner :
- les administrations ;
- les collectivités ;
- les entreprises ;
- les associations ;
- les communes ;
- les citoyens.
Car la souveraineté numérique est constituée de milliers de décisions individuelles et collectives.
La véritable définition de la souveraineté numérique
La souveraineté numérique pourrait finalement être résumée par cinq mots :
« Je peux changer si nécessaire. »
Je peux récupérer mes données.
Je peux changer de fournisseur.
Je peux changer d'hébergeur.
Je peux changer de logiciel.
Je peux sauvegarder mon patrimoine numérique.
Je peux continuer à fonctionner.
Je ne suis donc pas prisonnier d'une infrastructure particulière.
C'est cela qui fait la différence entre utiliser une technologie et en être dépendant.
Et c'est précisément l'enjeu du projet d'Estagel
La maquette estagel.ovh s'inscrit dans cette philosophie.
Elle propose à une petite commune de construire son site Internet comme un patrimoine numérique communal, et non simplement comme un service fourni par une plateforme.
Cette différence peut sembler modeste.
Elle ne l'est pas.
Car dans dix, quinze ou vingt ans, le site contiendra probablement beaucoup plus de pages, de documents, de photographies et d'archives qu'aujourd'hui.
Si la commune conserve dès maintenant la maîtrise de cette architecture, elle préservera sa liberté de choix pour l'avenir.
Si elle devient progressivement dépendante d'une plateforme, la migration pourra devenir de plus en plus complexe et coûteuse.
La question essentielle n'est donc pas seulement :
« Quel site voulons-nous aujourd'hui ? »
Elle est aussi :
« Quelle liberté voulons-nous conserver demain ? »
Et cette question dépasse largement Estagel.
Elle concerne la France.
Elle concerne l'Europe.
Elle concerne les administrations.
Elle concerne les entreprises.
Elle concerne les communes.
Et finalement, elle concerne chacun d'entre nous.
La souveraineté numérique, ce n'est pas refuser le monde numérique.
C'est refuser de devenir prisonnier de ceux qui le contrôlent.
La véritable souveraineté commence donc lorsque nous conservons la capacité de choisir, de comprendre, de sauvegarder, de transférer et, lorsque cela devient nécessaire, de dire :
« Nous pouvons changer de solution. »