La « guerre » des puissances financières contre la grande masse de la population
Une précision essentielle sur le mot « guerre »
Lorsque j'emploie ici le mot « guerre », il ne faut absolument pas le prendre au pied de la lettre.
Il ne s'agit pas nécessairement d'une guerre organisée par une organisation secrète réunissant tous les riches, tous les milliardaires ou tous les détenteurs de capitaux afin de décider collectivement comment combattre les populations.
Le mot « guerre » désigne ici un rapport de forces économique, social et politique extrêmement déséquilibré.
D'un côté se trouvent ceux qui disposent d'importantes quantités de capital, de grandes entreprises, de patrimoines considérables et de réseaux d'influence.
De l'autre se trouve l'immense majorité de la population, qui vit principalement de son travail et qui dispose individuellement de moyens beaucoup plus faibles pour influencer les décisions économiques, politiques et médiatiques.
Il s'agit donc d'une « guerre » au sens métaphorique du terme : une lutte permanente entre des intérêts qui ne sont pas nécessairement les mêmes et dans laquelle les moyens dont disposent les différents groupes sont profondément inégaux.
La question fondamentale n'est donc pas :
Existe-t-il une organisation secrète des riches qui aurait déclaré la guerre aux pauvres ?
La question beaucoup plus importante est :
Que devient le pouvoir dans une société lorsque le capital, la propriété et les moyens d'influence se concentrent progressivement entre les mains d'une fraction extrêmement réduite de la population ?
1. Une disproportion considérable entre le capital et le travail
Le premier élément à considérer est la disproportion entre ceux qui possèdent une quantité considérable de capital et ceux qui ne disposent essentiellement que de leur travail.
Une personne qui vit principalement de son salaire doit vendre son temps et ses compétences pour obtenir ses revenus.
Son mécanisme économique est relativement simple :
travail → salaire → consommation et éventuellement épargne
Une personne qui possède un patrimoine considérable dispose d'un mécanisme complètement différent :
capital → revenus du capital → réinvestissement → augmentation du capital → nouveaux revenus du capital
Cette différence est fondamentale.
Le salarié doit généralement continuer à travailler pour conserver son revenu.
Le détenteur d'un capital considérable peut, lui, faire produire du revenu à son capital.
Et plus le capital initial est important, plus les possibilités d'accumulation deviennent considérables.
2. Le capital peut produire davantage de capital
C'est probablement l'un des mécanismes essentiels du phénomène.
Un capital important peut être investi dans :
- des entreprises ;
- des actions ;
- des obligations ;
- de l'immobilier ;
- des infrastructures ;
- des fonds d'investissement ;
- des technologies ;
- des participations dans d'autres sociétés.
Les revenus obtenus peuvent ensuite être réinvestis.
On obtient alors un mécanisme cumulatif :
capital
↓
revenus
↓
réinvestissement
↓
capital plus important
↓
revenus potentiellement plus importants
↓
nouveau réinvestissement
↓
capital encore plus important
Cette dynamique peut conduire à une concentration extrêmement importante du patrimoine.
Il faut cependant être précis : le capital ne croît pas automatiquement de façon exponentielle dans toutes les situations.
Il existe des pertes, des crises financières, des faillites, des périodes de stagnation et des investissements qui échouent.
Mais sur une longue période, la possibilité de réinvestir continuellement les revenus du capital donne aux très grands patrimoines une capacité d'accumulation qui n'est évidemment pas comparable à celle d'une personne dont le revenu provient presque exclusivement de son salaire.
3. Le véritable problème n'est donc pas seulement l'argent
Il serait réducteur de dire :
Les riches ont beaucoup d'argent.
Le véritable problème est que le capital peut se transformer en plusieurs autres formes de pouvoir.
Capital
↓
propriété
↓
pouvoir économique
↓
réseaux
↓
influence
↓
pouvoir médiatique
↓
pouvoir politique indirect
↓
capacité à défendre ses intérêts
Le capital devient donc potentiellement beaucoup plus qu'une réserve d'argent.
Il devient une capacité d'action.
4. Capital et pouvoir d'influence
Une personne disposant d'une fortune considérable peut mobiliser des ressources qu'un citoyen ordinaire ne peut évidemment pas mobiliser dans les mêmes proportions.
Elle peut notamment :
- employer des spécialistes ;
- engager des avocats ;
- financer des études ;
- créer des fondations ;
- soutenir certaines organisations ;
- financer des campagnes de communication ;
- participer à des réseaux économiques ;
- exercer du lobbying ;
- investir dans des entreprises ;
- acquérir des participations dans des groupes importants ;
- financer ou posséder des médias ;
- développer des réseaux internationaux.
Cela ne signifie pas qu'un milliardaire peut automatiquement obtenir tout ce qu'il souhaite.
Il existe des contre-pouvoirs.
Mais cela signifie qu'il dispose d'une capacité d'action extrêmement supérieure à celle d'un citoyen ordinaire.
5. Le capital peut devenir pouvoir médiatique
La concentration économique peut également avoir des conséquences sur l'information.
Posséder une entreprise médiatique ou une participation importante dans un groupe de médias ne signifie pas nécessairement que son propriétaire contrôle chaque journaliste, chaque article ou chaque émission.
Ce serait une simplification.
Mais la propriété du capital donne néanmoins un pouvoir potentiel considérable sur :
- la structure des groupes ;
- les dirigeants ;
- les investissements ;
- les acquisitions ;
- les orientations économiques ;
- les moyens disponibles ;
- les conditions de production de l'information.
Il faut donc distinguer deux choses :
contrôler directement chaque information
et
disposer d'une position économique permettant d'exercer une influence sur l'environnement dans lequel l'information est produite et diffusée.
La seconde possibilité est incontestable comme mécanisme général de pouvoir économique.
6. Le capital peut également devenir pouvoir politique
Le pouvoir économique et le pouvoir politique ne sont pas deux mondes complètement séparés.
Les grandes entreprises et les grandes fortunes peuvent disposer de moyens permettant d'intervenir dans le débat public par différents canaux :
- lobbying ;
- organisations professionnelles ;
- groupes de réflexion ;
- fondations ;
- campagnes de communication ;
- financement d'activités politiques dans les limites prévues par la loi ;
- relations avec les responsables politiques ;
- expertise mise à la disposition des pouvoirs publics ;
- réseaux économiques internationaux.
Encore une fois, cela ne signifie pas que toutes les décisions politiques sont automatiquement dictées par les riches.
Ce serait une affirmation beaucoup trop générale.
Mais cela signifie que les différents acteurs économiques ne disposent pas tous des mêmes moyens pour faire entendre leurs intérêts.
Et cette différence de moyens est essentielle.
7. Le problème de la corruption
Il faut également évoquer la corruption.
La corruption est précisément l'un des mécanismes par lesquels le pouvoir économique peut chercher à transformer directement l'argent en pouvoir politique.
Elle peut prendre différentes formes selon les pays et les systèmes :
- versements illégaux ;
- cadeaux ou avantages indus ;
- détournements ;
- conflits d'intérêts ;
- favoritisme ;
- marchés publics manipulés ;
- commissions occultes ;
- financement politique illégal ;
- trafic d'influence.
Il faut toutefois distinguer soigneusement la corruption prouvée des simples soupçons.
Dire que la concentration du capital crée une possibilité de corruption est une constatation raisonnable.
Dire que toutes les décisions politiques sont achetées par les riches serait une affirmation beaucoup plus forte qui nécessiterait des preuves dans chaque cas.
8. L'influence peut exister sans corruption
C'est un point particulièrement important.
Il n'est même pas nécessaire qu'il y ait corruption pour qu'une grande fortune dispose d'une influence importante.
Une personne extrêmement riche peut exercer une influence simplement parce qu'elle possède :
- une entreprise gigantesque ;
- des milliers ou des centaines de milliers d'emplois ;
- des médias ;
- des investissements ;
- des réseaux internationaux ;
- une expertise économique ;
- une capacité d'investissement considérable.
Elle peut alors être entendue par les responsables politiques simplement parce que ses décisions économiques ont des conséquences importantes.
Il existe donc une différence entre :
corruption
et
influence résultant de la puissance économique.
Les deux phénomènes ne doivent pas être confondus.
9. Le problème de la manipulation des masses
Il faut également employer le mot « manipulation » avec précision.
Il ne faut pas imaginer nécessairement qu'un petit groupe se réunit chaque matin pour décider exactement ce que toute la population doit penser.
La manipulation peut être beaucoup plus diffuse.
Elle peut passer par :
- la sélection des sujets présentés ;
- la répétition de certains messages ;
- la publicité ;
- la communication politique ;
- les réseaux sociaux ;
- les algorithmes ;
- la concentration des médias ;
- la mise en avant de certaines informations ;
- la marginalisation d'autres sujets ;
- la création d'émotions collectives ;
- l'exploitation de la peur ;
- l'exploitation de la colère ;
- la simplification excessive des problèmes complexes.
L'influence sur les masses peut donc résulter d'une multitude d'acteurs et de mécanismes.
Il n'est pas nécessaire qu'il existe un centre unique de commandement.
10. La véritable question est celle de l'asymétrie
Le point central n'est donc pas :
Les riches contrôlent-ils absolument tout ?
La question est :
Les riches disposent-ils de moyens d'action beaucoup plus importants que la grande majorité de la population ?
La réponse est clairement oui lorsqu'on compare les ressources d'un milliardaire avec celles d'un salarié ordinaire.
Et cette disproportion devient particulièrement importante lorsque le capital se concentre entre les mains d'un nombre relativement réduit de personnes.
11. La grande masse de la population possède surtout le nombre
Et c'est ici que se trouve le paradoxe que tu soulignes.
La majorité possède quelque chose que les très riches ne possèdent pas :
le nombre.
Il existe des centaines de millions de travailleurs.
Ils représentent l'immense majorité de la population.
Collectivement, ils constituent une force considérable.
Mais cette force est difficile à transformer en pouvoir lorsqu'elle est :
- dispersée ;
- divisée ;
- désorganisée ;
- préoccupée par les problèmes individuels ;
- enfermée dans des intérêts professionnels différents ;
- soumise à des informations contradictoires ;
- incapable de coordonner durablement ses actions.
Une masse immense peut donc être extrêmement puissante en théorie et relativement faible en pratique.
12. Le nombre ne suffit pas
C'est probablement l'un des éléments les plus importants de toute cette réflexion.
100 millions de personnes désorganisées ne constituent pas nécessairement un contre-pouvoir efficace.
Une organisation beaucoup plus petite mais extrêmement structurée peut disposer d'une influence considérable.
Le rapport de forces ne dépend donc pas seulement du nombre.
Il dépend aussi :
- de l'organisation ;
- de la coordination ;
- des ressources ;
- de l'information ;
- de la continuité de l'action ;
- de la capacité à définir des objectifs communs ;
- de la capacité à négocier ;
- de la capacité à exercer une pression collective.
C'est pourquoi les grandes masses populaires peuvent parfois être numériquement dominantes tout en étant politiquement faibles.
13. Le capital possède une organisation permanente
Le capital dispose souvent d'une organisation qui fonctionne en permanence.
Les entreprises possèdent :
- des dirigeants ;
- des conseils d'administration ;
- des juristes ;
- des comptables ;
- des financiers ;
- des communicants ;
- des lobbyistes ;
- des spécialistes ;
- des réseaux professionnels.
Les grands détenteurs de capitaux peuvent donc disposer d'une véritable infrastructure permanente de défense de leurs intérêts.
La grande masse des travailleurs, elle, n'a pas nécessairement une structure équivalente.
Elle doit généralement se coordonner ponctuellement :
- lors d'élections ;
- lors de grèves ;
- lors de manifestations ;
- dans les syndicats ;
- dans les associations ;
- dans les mouvements sociaux.
Il existe donc une asymétrie organisationnelle aussi importante que l'asymétrie financière.
14. Le paradoxe démocratique
C'est ici que surgit une question fondamentale.
Dans une démocratie :
chaque citoyen possède théoriquement une voix.
Mais une voix politique n'est pas la même chose qu'une capacité globale d'influence.
Un citoyen possède une voix.
Un grand détenteur de capital peut posséder, en plus de sa voix :
- des entreprises ;
- des salariés ;
- des capitaux ;
- des réseaux ;
- des moyens de communication ;
- des relations économiques ;
- des capacités de lobbying ;
- des moyens juridiques ;
- des moyens financiers.
L'égalité politique formelle ne signifie donc pas nécessairement égalité de capacité d'influence dans tous les domaines.
15. La grande contradiction
On arrive alors à une contradiction fondamentale :
La démocratie donne à chacun une voix, mais l'économie ne donne pas à chacun les mêmes moyens d'action.
Et lorsque la puissance économique devient suffisamment concentrée, elle peut finir par influencer indirectement le fonctionnement politique lui-même.
C'est précisément cette possibilité qui pose le problème du rapport entre :
- démocratie ;
- capital ;
- pouvoir économique ;
- médias ;
- influence politique.
16. Une boucle de concentration du pouvoir
On peut représenter le mécanisme de manière très simple :
Capital
↓
propriété des entreprises
↓
revenus du capital
↓
accumulation
↓
augmentation du patrimoine
↓
augmentation des moyens d'influence
↓
augmentation du pouvoir économique et médiatique
↓
capacité accrue à défendre ses intérêts
↓
possibilité de favoriser des conditions permettant de préserver le patrimoine
↓
nouvelle accumulation
Cette boucle n'est pas nécessairement dirigée par une personne ou une organisation unique.
Elle peut résulter du fonctionnement même des institutions économiques.
C'est précisément ce qui rend le phénomène particulièrement important.
17. Il n'est donc pas nécessaire d'imaginer une conspiration
C'est un point essentiel.
Un système peut produire une concentration du pouvoir sans que personne ne l'ait planifié dans son ensemble.
Imagine une multitude d'acteurs poursuivant chacun leurs intérêts :
- un investisseur cherche le meilleur rendement ;
- une entreprise cherche à augmenter ses bénéfices ;
- un actionnaire cherche à accroître la valeur de ses actions ;
- un dirigeant cherche à développer son entreprise ;
- un propriétaire de média cherche à développer son groupe ;
- un lobby cherche à défendre les intérêts de son secteur.
Chaque acteur peut agir individuellement.
Mais l'ensemble de ces actions peut produire un résultat collectif :
une concentration croissante du capital et du pouvoir économique.
C'est une différence fondamentale entre :
une conspiration organisée
et
un système produisant spontanément des rapports de forces très inégaux.
18. C'est précisément pourquoi le terme « guerre » peut être pertinent
Dans ce sens, le mot « guerre » ne signifie pas qu'il existe nécessairement un état-major.
Il décrit une situation dans laquelle :
- des intérêts s'opposent ;
- les ressources sont très inégalement réparties ;
- certains groupes disposent de moyens considérables ;
- d'autres disposent principalement de leur nombre ;
- les premiers peuvent accumuler davantage de ressources ;
- les seconds ont des difficultés à transformer leur nombre en pouvoir organisé.
La « guerre » est donc essentiellement une métaphore du rapport de forces.
19. Warren Buffett et la « guerre des classes »
C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre les déclarations de Warren Buffett.
Buffett appartient lui-même à l'une des catégories les plus riches de la société.
Il a pourtant déclaré publiquement :
« There's class warfare, all right, but it's my class, the rich class, that's making war, and we're winning. »
En français :
« Il y a bien une guerre des classes, mais c'est ma classe, la classe des riches, qui mène la guerre, et nous sommes en train de la gagner. »
Cette phrase est particulièrement intéressante précisément parce qu'elle vient d'un homme situé au sommet du système capitaliste.
Buffett ne décrivait pas nécessairement une conspiration.
Il parlait d'un rapport de forces entre classes économiques.
Il a également expliqué à plusieurs reprises que les très hauts revenus avaient bénéficié d'évolutions fiscales qu'il considérait comme favorables aux plus riches.
Sa formulation permet donc de comprendre que le terme « guerre des classes » peut être utilisé pour décrire un déséquilibre structurel des intérêts et du pouvoir, sans nécessairement supposer une organisation secrète.
20. Les riches ne constituent cependant pas un bloc parfaitement homogène
Il faut également éviter une autre simplification.
Tous les riches n'ont pas les mêmes intérêts.
Un industriel peut être en concurrence avec un autre industriel.
Un fonds d'investissement peut avoir des intérêts différents de ceux d'un entrepreneur technologique.
Un propriétaire de médias peut avoir des intérêts différents de ceux d'un propriétaire immobilier.
Un milliardaire peut soutenir certaines politiques qu'un autre milliardaire combat.
Il serait donc faux de considérer « les riches » comme une organisation parfaitement unifiée.
Mais cela n'empêche pas l'existence de convergences d'intérêts.
Les détenteurs importants de capitaux peuvent avoir des intérêts communs concernant :
- la fiscalité ;
- la propriété ;
- la réglementation ;
- les conditions d'investissement ;
- la protection du patrimoine ;
- la liberté des capitaux ;
- les règles concernant les entreprises.
C'est cette convergence partielle qui peut produire une puissance collective sans nécessiter de coordination totale.
21. La question du patrimoine transmis
Un autre élément essentiel est la transmission du patrimoine.
Une personne qui commence sa vie avec un patrimoine considérable n'est évidemment pas dans la même situation qu'une personne qui commence sans capital significatif.
Le patrimoine peut permettre :
- de financer des études ;
- d'acheter un logement ;
- de créer une entreprise ;
- d'investir ;
- d'absorber les périodes difficiles ;
- de transmettre des actifs à ses descendants.
La richesse peut donc se transmettre d'une génération à l'autre.
Cela signifie que le rapport de forces ne concerne pas seulement les individus présents aujourd'hui.
Il peut également devenir intergénérationnel.
22. Le pouvoir économique peut donc devenir durable
Une fortune considérable ne représente pas seulement un niveau de consommation.
Elle peut devenir une infrastructure permettant de maintenir une position sociale et économique pendant plusieurs générations.
Capital
↓
revenus
↓
investissements
↓
patrimoine
↓
transmission
↓
nouveau capital
↓
nouveaux revenus
Ce mécanisme peut contribuer à maintenir une concentration durable de la richesse.
23. Ce que possède réellement la majorité
La majorité de la population possède cependant une ressource fondamentale :
sa force de travail.
Sans travailleurs :
- les entreprises ne fonctionnent pas ;
- les infrastructures ne fonctionnent pas ;
- les administrations ne fonctionnent pas ;
- les hôpitaux ne fonctionnent pas ;
- les transports ne fonctionnent pas ;
- les commerces ne fonctionnent pas ;
- les services ne fonctionnent pas ;
- l'économie entière s'arrête.
La majorité possède donc une puissance potentielle considérable.
Mais cette puissance est essentiellement collective.
Un travailleur isolé dispose de peu de pouvoir.
Des millions de travailleurs organisés disposent potentiellement d'un pouvoir immense.
C'est toute la différence entre :
la masse
et
la masse organisée.
24. Le véritable contre-pouvoir
Le problème que tu soulèves peut donc être formulé ainsi :
La grande majorité possède le nombre, mais elle ne possède pas nécessairement l'organisation nécessaire pour transformer ce nombre en contre-pouvoir permanent.
À l'inverse, les grands détenteurs de capital disposent déjà de structures permanentes :
- entreprises ;
- institutions financières ;
- réseaux professionnels ;
- cabinets juridiques ;
- réseaux d'influence ;
- médias ;
- organisations patronales ;
- groupes de pression.
C'est cette différence d'organisation qui peut accentuer la disproportion.
25. Une précision importante concernant la « subordination » du politique
Il faut ici distinguer plusieurs degrés.
Dire :
« Le pouvoir économique influence le pouvoir politique »
est une proposition raisonnable et largement observable.
Dire :
« Le pouvoir économique peut parfois exercer une influence déterminante sur certaines décisions politiques »
est également possible dans certains cas documentés.
Mais dire :
« Les puissances financières commandent toutes les décisions politiques »
serait une affirmation beaucoup plus générale et qui nécessiterait de démontrer chaque mécanisme.
Le phénomène intéressant n'est donc pas nécessairement une domination absolue.
C'est plutôt la possibilité d'une influence disproportionnée.
26. Le danger d'une concentration excessive
Lorsque la concentration du capital devient extrêmement importante, le problème dépasse donc la simple question de savoir qui possède combien d'argent.
Il concerne également :
- la répartition du pouvoir ;
- l'accès à l'information ;
- la capacité d'influence ;
- la capacité de lobbying ;
- la propriété des entreprises ;
- la propriété de certains médias ;
- la capacité à financer des structures d'influence ;
- la capacité à résister aux décisions politiques défavorables.
La question devient alors :
Peut-on conserver une démocratie réellement équilibrée lorsque les capacités économiques et les capacités d'influence deviennent extrêmement concentrées ?
C'est une question fondamentale.
27. La « guerre » que tu décris est donc une guerre sans champ de bataille
Elle peut être représentée ainsi :
Capital contre travail
Pouvoir économique contre faiblesse économique
Concentration contre dispersion
Organisation permanente contre organisation ponctuelle
Influence individuelle considérable contre puissance populaire dispersée
Accumulation du capital contre dépendance au salaire
Ce n'est pas une guerre militaire.
C'est une guerre de rapports de forces.
28. Et ce rapport de forces peut évoluer progressivement
Il n'est pas nécessaire qu'une décision unique provoque un basculement.
Le déséquilibre peut se construire progressivement :
- une concentration supplémentaire du capital ;
- une acquisition supplémentaire ;
- une fusion supplémentaire ;
- une nouvelle concentration médiatique ;
- une nouvelle capacité de lobbying ;
- une nouvelle optimisation fiscale ;
- une nouvelle transmission patrimoniale ;
- une nouvelle accumulation financière.
Pris séparément, chaque événement peut sembler relativement limité.
Mais leur accumulation peut modifier profondément la structure générale du pouvoir.
29. C'est pourquoi la question dépasse largement la simple jalousie envers les riches
Il serait trop simple de présenter ce problème comme :
« Les pauvres sont jaloux des riches. »
Ce n'est pas nécessairement la question.
La question est plutôt :
Existe-t-il un seuil à partir duquel une concentration excessive du patrimoine devient également une concentration excessive du pouvoir ?
Et cette question concerne le fonctionnement même d'une société démocratique.
30. Le problème n'est pas que certaines personnes soient riches
Il faut également faire cette distinction.
Le problème n'est pas nécessairement :
« Une personne possède beaucoup d'argent. »
Le problème apparaît lorsque :
la concentration du capital permet également de concentrer une quantité considérable de pouvoir économique, médiatique et politique.
La question porte donc moins sur la richesse individuelle que sur la relation :
richesse → pouvoir → influence → capacité d'accumulation supplémentaire.
31. La grande question politique et sociale
On peut finalement résumer toute cette réflexion par une seule question :
Une société peut-elle rester réellement démocratique si une petite fraction de sa population possède une fraction extrêmement importante du capital et dispose, de ce fait, de moyens d'influence très supérieurs à ceux de l'immense majorité ?
Il ne s'agit pas d'une question à laquelle on peut répondre simplement par « oui » ou « non ».
Elle oblige à examiner concrètement :
- la fiscalité ;
- la propriété des entreprises ;
- les marchés financiers ;
- la concentration médiatique ;
- le lobbying ;
- le financement politique ;
- les conflits d'intérêts ;
- la corruption ;
- les mécanismes de transmission du patrimoine ;
- les syndicats ;
- les associations ;
- les institutions démocratiques ;
- le droit de la concurrence ;
- la capacité réelle des citoyens à exercer un contre-pouvoir.
Conclusion
Si l'on utilise le mot « guerre » dans le sens que tu précises, alors il ne faut surtout pas l'interpréter comme une guerre militaire ou comme la preuve d'une conspiration mondiale des milliardaires.
Il s'agit d'une métaphore permettant de décrire un rapport de forces.
Ce rapport de forces oppose, de manière générale, des intérêts économiques qui disposent de ressources extrêmement différentes.
D'un côté :
- le capital ;
- la propriété ;
- les grandes entreprises ;
- les patrimoines considérables ;
- les réseaux ;
- certains médias ;
- les capacités de lobbying ;
- les moyens juridiques ;
- les moyens financiers ;
- la capacité d'investir et de réinvestir ;
- la possibilité d'accumuler encore davantage de capital.
De l'autre :
- une immense majorité de personnes vivant principalement de leur travail ;
- des patrimoines beaucoup plus modestes pour une grande partie de la population ;
- une capacité individuelle d'influence très limitée ;
- une organisation collective souvent fragmentée ;
- une difficulté à transformer le nombre en pouvoir permanent.
Le point essentiel est donc celui-ci :
La majorité possède le nombre, mais le capital possède des moyens d'action extrêmement puissants.
Et lorsque le capital s'accumule et se concentre, il peut devenir simultanément :
richesse + propriété + influence + pouvoir économique + pouvoir médiatique + capacité de pression politique.
La question fondamentale n'est donc pas de savoir si « les riches ont déclaré la guerre aux pauvres ».
Elle est de savoir si la concentration croissante du capital entraîne une concentration correspondante du pouvoir, tandis que la grande masse de la population, pourtant majoritaire, ne parvient pas à transformer son nombre en un contre-pouvoir suffisamment organisé.
C'est dans ce sens précis que l'expression « guerre des riches contre les pauvres » peut être comprise comme une métaphore d'un déséquilibre croissant du rapport de forces entre le capital et le travail, entre les possédants et ceux qui dépendent principalement de leur travail pour vivre.
Et c'est probablement dans ce sens qu'il faut comprendre l'intérêt de la déclaration de Warren Buffett lorsqu'il disait, en substance, que la guerre des classes existait et que sa propre classe, celle des riches, était en train de la gagner.
Le véritable sujet n'est donc pas une guerre secrète.
Le véritable sujet est :
Qui possède le capital, qui possède les moyens d'influence, qui participe réellement aux décisions, et quels moyens la grande majorité de la population possède-t-elle pour constituer un contre-pouvoir face à cette concentration ?
Oui, je comprends mieux ce que tu veux dire
Tu n'emploies pas le mot « guerre » au sens d'une guerre organisée, avec un état-major, un plan secret et des personnes qui se réunissent pour décider comment attaquer les pauvres.
Tu l'emploies au sens d'un rapport de forces qui se déséquilibre progressivement.
Et dans ce sens, ta formulation est beaucoup plus précise.
Ce que tu décris
Il s'agit d'un processus dans lequel :
- ceux qui possèdent déjà beaucoup de capital peuvent en accumuler davantage ;
- les grandes entreprises concentrent une part importante de l'activité économique ;
- les détenteurs de capitaux disposent de moyens d'influence considérables ;
- les très grandes fortunes peuvent financer des réseaux, des fondations, des groupes de réflexion, du lobbying ou des médias ;
- les détenteurs du capital disposent d'une capacité importante à influencer les décisions économiques et politiques ;
- tandis que la majorité de la population dépend principalement de son travail pour vivre ;
- cette majorité dispose individuellement de beaucoup moins de moyens pour peser sur les décisions économiques et politiques.
Ce n'est donc pas nécessairement :
les riches se réunissent pour faire la guerre aux pauvres.
C'est plutôt :
un rapport de forces économique, politique et social qui tend à favoriser ceux qui possèdent le capital et à réduire relativement le pouvoir de ceux qui ne possèdent essentiellement que leur travail.
Et cette distinction est fondamentale.
Le mot « guerre » peut donc être compris comme une métaphore du rapport de forces
On peut avoir une guerre sans bataille militaire.
On parle par exemple de :
- guerre économique ;
- guerre commerciale ;
- guerre des prix ;
- guerre sociale ;
- guerre d'influence ;
- guerre de l'information.
Dans ces expressions, personne n'imagine nécessairement des soldats qui tirent les uns sur les autres.
Le terme désigne un affrontement d'intérêts et de rapports de forces.
C'est dans ce sens que tu utilises ici « guerre des riches contre les pauvres ».
Et dans cette définition, ton raisonnement devient beaucoup plus intéressant
La question n'est plus :
« Les milliardaires ont-ils secrètement décidé de détruire les pauvres ? »
La question devient :
« Pourquoi le fonctionnement de nos sociétés permet-il à ceux qui possèdent déjà énormément de ressources d'avoir progressivement davantage de moyens d'action, tandis que la grande majorité de ceux qui vivent de leur travail possède relativement peu de moyens pour influencer les décisions qui déterminent pourtant leur existence ? »
C'est une question complètement différente.
Et elle peut être étudiée sans supposer l'existence d'une quelconque conspiration.
Le problème fondamental est celui du pouvoir
Il ne faut d'ailleurs pas réduire la question à l'argent.
Il existe plusieurs formes de pouvoir qui peuvent se renforcer mutuellement :
Capital
→ propriété des entreprises
→ pouvoir économique
→ réseaux d'influence
→ lobbying
→ accès privilégié aux décideurs
→ influence sur certaines politiques publiques
→ capacité à protéger ou développer ses intérêts économiques
→ accumulation supplémentaire de capital
On peut alors obtenir une boucle cumulative.
Et parallèlement :
Travail
→ salaire
→ consommation et dépenses courantes
→ épargne limitée pour une partie de la population
→ faible capacité d'accumulation patrimoniale
→ dépendance persistante au salaire
→ faible pouvoir individuel sur les décisions économiques.
Cela crée une asymétrie fondamentale.
La grande majorité peut être numériquement majoritaire sans être politiquement dominante
C'est probablement le point que tu veux souligner.
Dans une démocratie, on pourrait intuitivement penser :
« Nous sommes des millions, donc nous devrions avoir énormément de pouvoir. »
Mais le nombre ne suffit pas nécessairement.
Un individu extrêmement riche peut disposer de ressources financières permettant de :
- créer une entreprise ;
- acheter des participations ;
- employer des spécialistes ;
- financer des campagnes de communication ;
- financer des études ;
- engager des avocats ;
- exercer du lobbying ;
- créer ou soutenir des fondations ;
- posséder des médias ou investir dans des entreprises médiatiques ;
- entretenir des réseaux professionnels et politiques.
Un salarié ordinaire ne dispose évidemment pas des mêmes moyens.
Il peut voter.
Il peut éventuellement adhérer à un syndicat ou à une association.
Il peut manifester.
Il peut s'exprimer publiquement.
Mais son pouvoir individuel reste très faible comparativement à celui d'une personne disposant de plusieurs milliards d'euros.
C'est cette asymétrie que tu appelles « guerre ».
Et il y a quelque chose d'encore plus profond
Le citoyen qui vit principalement de son travail est souvent obligé de consacrer une grande partie de son existence à gagner sa vie.
Le très riche, lui, possède suffisamment de capital pour que son patrimoine puisse travailler à sa place.
Il existe donc une différence entre :
posséder sa force de travail
et
posséder du capital qui permet de faire travailler le capital des autres.
Cette différence peut produire une accumulation extrêmement importante du pouvoir économique.
Le paradoxe démocratique
C'est ici que ton observation devient particulièrement importante.
Une société peut être formellement démocratique :
- un homme = une voix ;
- élections ;
- liberté d'expression ;
- institutions représentatives.
Mais cela ne signifie pas que les citoyens disposent tous de la même capacité réelle d'influence.
Il faut donc distinguer :
Égalité politique formelle
Chaque citoyen possède une voix.
Égalité réelle de capacité d'influence
Les citoyens ne disposent pas nécessairement des mêmes moyens pour faire entendre leurs intérêts.
C'est précisément dans cet écart que se trouve une partie du problème que tu décris.
Et c'est là que la phrase de Warren Buffett prend tout son sens
Lorsqu'il parle de :
« class warfare »
il ne faut pas nécessairement comprendre :
« Les milliardaires ont organisé une guerre secrète. »
On peut comprendre sa formule comme la description d'un rapport de forces entre groupes sociaux ayant des intérêts économiques différents.
Et Buffett avait quelque chose de particulier à dire sur cette question :
« My class is winning. »
Autrement dit, il reconnaissait lui-même que les rapports de forces économiques pouvaient favoriser sa propre classe sociale.
C'est beaucoup plus proche de ce que tu veux dire.
Je reformulerais donc ta thèse ainsi
Il existe dans le monde contemporain un déséquilibre croissant du pouvoir économique et, par extension, de certaines formes de pouvoir politique et médiatique, au bénéfice des détenteurs du capital, des grandes fortunes et des grands groupes économiques, tandis que la grande majorité des personnes qui vivent principalement de leur travail dispose de moyens beaucoup plus limités pour influencer les décisions qui déterminent leur niveau de vie et leur avenir.
Le terme « guerre » ne désigne donc pas nécessairement une guerre organisée ou conspirative. Il désigne un rapport de forces permanent dans lequel les intérêts des possédants et ceux de la majorité laborieuse ne sont pas toujours les mêmes et dans lequel les premiers disposent de moyens d'action incomparablement supérieurs aux seconds.
Et dans ce sens-là, oui, je comprends beaucoup mieux ce que tu voulais dire.
Ma réponse précédente avait trop rapidement interprété le mot « guerre » dans son sens le plus littéral et conspiratif. C'était une mauvaise lecture de ton propos.
Ton sujet réel est celui de la concentration progressive du capital, du pouvoir et de la capacité d'influence, et de l'écart entre cette puissance et celle de la majorité qui vit principalement de son travail.
Y a-t-il aujourd'hui une « guerre des riches contre les pauvres » ?
Oui, il existe des éléments objectifs permettant de parler d'un conflit de classes économiques, au sens où les intérêts des détenteurs de capitaux et ceux d'une grande partie de la population peuvent être profondément divergents.
Mais il faut être précis sur les termes.
Dire qu'il existe une guerre de classes ne signifie pas nécessairement qu'une organisation secrète de tous les riches aurait décidé collectivement de faire la guerre aux pauvres. Les mécanismes sont beaucoup plus complexes : propriété du capital, héritage, fiscalité, lobbying, influence politique, concentration économique, contrôle de certains médias, marchés financiers et capacité d'influence.
Et sur un point essentiel, Warren Buffett lui-même a employé explicitement le terme de « class warfare ».
1. Warren Buffett a réellement parlé de « guerre des classes »
La phrase que tu évoques est authentique.
En 2006, le journaliste Ben Stein rapportait dans le New York Times cette déclaration de Warren Buffett :
« There's class warfare, all right, but it's my class, the rich class, that's making war, and we're winning. »
Autrement dit :
« Il y a bien une guerre des classes, mais c'est ma classe, la classe des riches, qui mène la guerre, et nous sommes en train de la gagner. »
La citation a été attribuée à Buffett dans l'article de Ben Stein du 26 novembre 2006. 0
Et ce n'est pas simplement une citation isolée circulant sur Internet.
En 2005, lors d'une interview avec Lou Dobbs sur CNN, Buffett avait déjà déclaré :
« It's class warfare, my class is winning, but they shouldn't be. »
En 2011, toujours sur CNN, il est allé plus loin en expliquant qu'une guerre des classes existait depuis environ vingt ans et que sa classe l'avait gagnée, notamment à travers l'évolution de la fiscalité des très hauts revenus. 1
Donc sur ce point précis, ton intuition est fondée :
Buffett, qui appartient lui-même à la classe des très grandes fortunes, a effectivement reconnu l'existence d'un conflit de classes économiques et a affirmé que les riches avaient remporté des avantages importants.
2. Mais Buffett ne disait pas que tous les riches étaient une organisation unifiée
C'est une distinction importante.
Il ne faut pas transformer sa phrase en :
« Tous les milliardaires du monde se réunissent pour organiser une guerre contre les pauvres. »
Ce serait aller beaucoup plus loin que ce que démontrent les faits.
Les grandes fortunes ont évidemment des intérêts parfois communs :
- préserver leur patrimoine ;
- réduire ou limiter certaines impositions ;
- protéger leurs entreprises ;
- défendre la propriété privée ;
- influencer les réglementations ;
- maintenir leur capacité d'investissement ;
- transmettre leur patrimoine ;
- défendre leurs intérêts politiques ou économiques.
Mais elles peuvent également être en concurrence les unes avec les autres.
Un milliardaire industriel, un gestionnaire de fonds, un propriétaire de médias, un entrepreneur technologique et un héritier peuvent avoir des intérêts très différents.
Il faut donc distinguer :
une convergence structurelle d'intérêts
de
une conspiration coordonnée et centralisée.
La première est parfaitement documentée.
La seconde demanderait des preuves spécifiques.
3. En revanche, la concentration du patrimoine est une réalité considérable
C'est probablement le point le plus important.
Les données contemporaines montrent une concentration extrêmement forte de la richesse mondiale.
Selon Oxfam, la fortune cumulée des milliardaires atteignait environ 18 300 milliards de dollars en 2025, après une progression de plus de 16 % en une seule année. Oxfam estime également que la richesse des milliardaires a augmenté de 81 % depuis 2020. 2
Il faut évidemment garder à l'esprit qu'Oxfam est une organisation engagée dans la lutte contre les inégalités et que ses chiffres et leur interprétation doivent être replacés dans cette perspective.
Mais le phénomène général de concentration des patrimoines ne dépend pas uniquement d'Oxfam : il est également étudié par les chercheurs travaillant sur les patrimoines, la fiscalité et les inégalités.
Le phénomène est donc réel même si l'interprétation politique que l'on peut en tirer fait débat.
4. Le pouvoir économique peut devenir du pouvoir politique
C'est ici que ton raisonnement devient particulièrement intéressant.
La richesse ne donne pas seulement la possibilité d'acheter des biens.
Elle permet également, directement ou indirectement, d'accéder à des moyens d'influence :
- financement politique ;
- lobbying ;
- cabinets d'avocats ;
- groupes de réflexion ;
- fondations ;
- réseaux économiques ;
- influence auprès des gouvernements ;
- propriété d'entreprises ;
- propriété ou financement de médias ;
- contrôle de plateformes ou de technologies ;
- capacité à investir ou désinvestir massivement ;
- capacité à déplacer des capitaux entre différents pays.
Cela crée une différence fondamentale entre deux individus.
Un citoyen disposant de quelques milliers d'euros peut avoir une opinion politique.
Un individu disposant de plusieurs milliards peut disposer en plus de structures permettant de transformer une partie de ses intérêts économiques en influence institutionnelle.
Ce n'est pas la même puissance.
5. Le contrôle des médias mérite effectivement d'être examiné
Tu évoques également la presse et les médias.
Là encore, il faut éviter deux affirmations extrêmes :
« Les médias sont tous contrôlés par les milliardaires. »
serait excessif.
Mais :
« La propriété des médias est parfaitement dispersée et la concentration économique n'a aucune importance. »
serait également difficile à soutenir.
En France, l'Euromedia Ownership Monitor 2025 constate notamment une concentration significative du marché de l'information, avec une augmentation des acquisitions par des acteurs puissants dont l'activité principale est parfois étrangère au secteur des médias. 3
La question intéressante n'est donc pas seulement :
« Qui possède quel journal ? »
Il faut également regarder :
- qui possède les groupes ;
- qui possède les participations financières ;
- qui nomme les dirigeants ;
- qui finance les médias ;
- quelles sont les relations entre propriétaires et autres secteurs économiques ;
- quelles sont les dépendances publicitaires ;
- quels sont les mécanismes de financement ;
- quels intérêts économiques sont associés aux propriétaires.
Cela permet une analyse beaucoup plus sérieuse que la simple accusation de « médias contrôlés ».
6. Il existe aussi une asymétrie fondamentale entre travail et capital
C'est probablement le cœur économique du problème.
Une personne qui travaille principalement grâce à son salaire tire l'essentiel de ses revenus de son travail.
Une personne extrêmement riche peut tirer une part considérable de ses revenus de son capital :
- actions ;
- dividendes ;
- intérêts ;
- immobilier ;
- entreprises ;
- participations ;
- plus-values ;
- droits de propriété intellectuelle, etc.
Le capital peut lui-même produire davantage de capital.
C'est une différence fondamentale.
Le mécanisme peut être schématisé ainsi :
Travailleur
travail → salaire → consommation / épargne
Détenteur important de capital
capital → revenus du capital → réinvestissement → davantage de capital → davantage de revenus
Lorsque le rendement du patrimoine dépasse durablement la capacité d'accumulation des personnes qui vivent principalement de leur travail, l'écart patrimonial peut mécaniquement s'accroître.
7. C'est pourquoi la formule de Buffett est particulièrement intéressante
Buffett n'était pas un militant anticapitaliste.
Au contraire, il est l'un des plus grands investisseurs capitalistes de l'histoire.
Et précisément pour cette raison, sa déclaration est intéressante.
Lorsqu'un homme extrêmement riche dit en substance :
« Ma classe mène une guerre et nous sommes en train de la gagner »
il ne parle pas nécessairement d'une guerre militaire ou d'une conspiration.
Il décrit plutôt un rapport de force économique et politique.
Et en 2011, il expliquait ce rapport de force en parlant notamment de fiscalité.
Il indiquait alors que les 400 contribuables américains aux revenus les plus élevés avaient vu leur taux moyen d'imposition diminuer alors même que leurs revenus avaient fortement augmenté. 4
C'est exactement le genre de mécanisme qui permet de comprendre ce qu'il entendait par « guerre des classes ».
8. Mais il faut aussi faire attention au mot « pauvres »
Il existe en réalité plusieurs groupes sociaux.
On ne peut pas simplement diviser la planète en :
riches
contre
pauvres.
Entre les deux se trouvent :
- travailleurs pauvres ;
- employés ;
- ouvriers ;
- classes moyennes ;
- professions libérales ;
- petits entrepreneurs ;
- commerçants ;
- cadres ;
- entrepreneurs possédant de petites entreprises ;
- investisseurs modestes ;
- grands entrepreneurs ;
- multimillionnaires ;
- milliardaires.
Les intérêts de ces groupes peuvent être très différents.
Par exemple, un petit commerçant qui possède son entreprise n'a pas nécessairement les mêmes intérêts économiques qu'un fonds d'investissement possédant des dizaines de milliards de dollars d'actifs.
Il est donc plus rigoureux de parler de concentration du capital et du pouvoir économique que d'opposer simplement « riches » et « pauvres ».
9. Il existe également un phénomène très important : la conversion de la richesse en influence
On peut représenter le mécanisme ainsi :
Richesse
↓
Capital
↓
Propriété d'entreprises
↓
Pouvoir économique
↓
Réseaux d'influence
↓
Lobbying / financement / relations politiques
↓
Influence sur les règles économiques
↓
Possibilité de préserver ou d'accroître le patrimoine
↓
Nouvelle richesse
Cela peut créer une boucle de rétroaction.
Et c'est probablement beaucoup plus intéressant intellectuellement que l'idée simpliste d'une « guerre secrète ».
10. Cela signifie-t-il que les riches contrôlent tout ?
Non.
Ce serait une conclusion beaucoup trop forte.
Il existe énormément de contre-pouvoirs :
- États ;
- élections ;
- syndicats ;
- justice ;
- associations ;
- presse indépendante ;
- universités ;
- lanceurs d'alerte ;
- mouvements citoyens ;
- concurrence économique ;
- réglementations ;
- banques centrales ;
- institutions internationales ;
- fiscalité ;
- droit de la concurrence.
Et les grandes puissances économiques peuvent également s'affronter entre elles.
Il n'existe donc pas nécessairement une classe riche parfaitement coordonnée qui agirait comme une seule organisation.
En revanche, il existe clairement une question beaucoup plus solide :
La concentration exceptionnelle du patrimoine permet-elle à une petite fraction de la population d'exercer une influence économique et politique disproportionnée par rapport à son poids démographique ?
C'est une question sérieuse, documentée et largement étudiée.
11. Une distinction essentielle : richesse ≠ pouvoir absolu
Il faut également éviter l'autre excès.
Posséder énormément d'argent donne une puissance considérable.
Mais cela ne signifie pas que l'argent permet de tout contrôler.
Un milliardaire ne contrôle pas automatiquement :
- les gouvernements ;
- les électeurs ;
- les armées ;
- les banques centrales ;
- les autres milliardaires ;
- les marchés ;
- les juges ;
- les événements géopolitiques ;
- les réactions populaires.
La richesse donne une capacité d'influence.
Elle ne donne pas nécessairement un contrôle total.
12. Où je situerais donc honnêtement la question
Si par :
« guerre des riches contre les pauvres »
tu veux dire :
« Existe-t-il un affrontement durable entre des intérêts économiques très concentrés au sommet de la société et les intérêts d'une grande partie de la population, avec des rapports de force concernant la fiscalité, les salaires, la propriété, la réglementation, les médias et l'influence politique ? »
Alors oui, il existe des éléments très sérieux permettant de parler de conflit de classes ou de conflit d'intérêts économiques.
Si tu veux dire :
« Existe-t-il une organisation mondiale secrète des ultra-riches qui coordonne toutes les décisions politiques, économiques et médiatiques ? »
Alors nous n'avons pas les éléments permettant d'affirmer cela.
Ces deux propositions sont très différentes.
13. Et Buffett apporte un élément particulièrement remarquable
Ce qui rend son témoignage intéressant est précisément qu'il vient de l'intérieur du système.
Buffett ne disait pas :
« Les pauvres pensent que les riches leur font la guerre. »
Il disait, en substance :
« Ma classe est en train de gagner. »
Et en 2011, il expliquait même que les très hauts revenus avaient bénéficié d'une évolution fiscale favorable. 5
Cela ne constitue évidemment pas à lui seul une démonstration de toute la théorie de la « guerre des classes ».
Mais c'est un témoignage particulièrement difficile à écarter comme simple discours anticapitaliste, puisque son auteur est lui-même l'un des principaux bénéficiaires du capitalisme financier.
14. La question fondamentale derrière tout cela
À mon sens, la question la plus profonde n'est finalement pas :
« Les riches sont-ils méchants ? »
Cette formulation n'est pas très utile.
La véritable question est :
« Que se passe-t-il dans une société lorsque la propriété du capital, la richesse, l'accès aux décideurs et certains moyens d'information deviennent extrêmement concentrés entre les mains d'une fraction très réduite de la population ? »
C'est une question institutionnelle.
Elle ne dépend pas de savoir si chaque milliardaire est personnellement bon ou mauvais.
Un système peut produire une concentration du pouvoir simplement parce que ses règles permettent à ceux qui possèdent déjà beaucoup de capital d'accumuler encore davantage.
Et c'est précisément là que la notion de rapport de classes conserve aujourd'hui une certaine pertinence analytique.
En résumé
| Question | Réponse factuelle |
|---|---|
| Les inégalités de patrimoine sont-elles très importantes ? | Oui |
| La richesse mondiale est-elle fortement concentrée ? | Oui |
| Les très grandes fortunes peuvent-elles exercer une influence politique ? | Oui |
| Existe-t-il une concentration de la propriété de certains médias ? | Oui, notamment en France |
| Warren Buffett a-t-il réellement parlé de « guerre des classes » ? | Oui |
| Buffett considérait-il que sa classe avait gagné certains combats économiques ? | Oui |
| Tous les riches agissent-ils nécessairement ensemble ? | Non démontré |
| Existe-t-il une organisation mondiale unique contrôlant tout ? | Non démontré |
| Peut-on sérieusement parler de conflit entre intérêts du capital et intérêts du travail ? | Oui |
| Est-il scientifiquement justifié d'affirmer que « les riches contrôlent tout » ? | Non |
Donc, je ne rejetterais pas ton intuition comme une théorie fantaisiste.
Je la reformulerais plutôt de manière plus rigoureuse :
Le monde contemporain connaît une concentration considérable du capital et, avec elle, une concentration de certaines capacités d'influence économique, médiatique et politique. Cela peut produire un rapport de force entre une petite minorité détenant une quantité exceptionnelle de capital et une immense majorité dont les revenus dépendent principalement du travail. Warren Buffett lui-même a décrit ce phénomène en termes de « guerre des classes », en reconnaissant que sa propre classe avait remporté des victoires.
C'est, à mon sens, beaucoup plus solide que l'affirmation selon laquelle « les ultra-riches ont secrètement organisé une guerre mondiale contre les pauvres ».
Et surtout, cela permet de poser la question essentielle : par quels mécanismes concrets la richesse se transforme-t-elle en pouvoir ?