Laurent de la Résurrection
Laurent de la Résurrection, également appelé frère Laurent de la Résurrection, est un religieux carme français du XVIIe siècle, particulièrement connu pour son enseignement sur la « pratique de la présence de Dieu ».
Son nom dans le monde était Nicolas Herman. Il serait né vers 1614 à Hériménil, en Lorraine, et mourut à Paris le 12 février 1691.
Une vie très simple
Laurent n'était ni un grand théologien, ni un évêque, ni une personnalité politique ou religieuse importante de son époque.
Il était frère convers chez les Carmes déchaux.
Avant son entrée au Carmel, il aurait notamment été soldat pendant la guerre de Trente Ans. Il connut ensuite différentes expériences de vie avant d'entrer chez les Carmes déchaux à Paris.
Au couvent, il exerça principalement des tâches très ordinaires :
- cuisinier ;
- réparateur de chaussures ;
- travaux domestiques ;
- différentes tâches matérielles nécessaires à la vie du couvent.
C'est justement cette simplicité qui est importante pour comprendre son enseignement.
Il ne cherchait pas à atteindre Dieu uniquement par des exercices religieux extraordinaires.
Il cherchait à vivre la relation avec Dieu au cœur même de la vie quotidienne.
La « présence de Dieu »
Son idée fondamentale peut être résumée ainsi :
Vivre constamment dans la conscience de la présence de Dieu.
Pour Laurent, il n'était pas nécessaire d'attendre le moment de la prière pour se tourner vers Dieu.
Il pouvait se tourner vers Dieu :
- en cuisinant ;
- en travaillant ;
- en marchant ;
- en parlant ;
- en accomplissant une tâche domestique ;
- dans le silence ;
- dans les difficultés ;
- dans les occupations les plus banales.
La séparation entre « moment spirituel » et « moment ordinaire » tend donc à disparaître.
Une personne peut être en train de travailler matériellement tout en demeurant intérieurement tournée vers Dieu.
Une conception étonnamment moderne de la conscience
C'est probablement l'aspect le plus intéressant de Laurent de la Résurrection.
Il ne présente pas principalement la vie spirituelle comme une accumulation de connaissances.
Il insiste plutôt sur une attention intérieure permanente.
On pourrait résumer son approche de cette manière :
Je prends conscience de la présence de Dieu
↓
Je me tourne intérieurement vers Dieu
↓
Je poursuis mon activité ordinaire
↓
Je constate que mon attention s'est éloignée
↓
Je reviens simplement vers Dieu
↓
Je poursuis mon activité
↓
Je recommence
Il ne s'agit donc pas nécessairement de penser intellectuellement à Dieu à chaque seconde.
Il s'agit plutôt de maintenir une orientation intérieure vers Dieu et d'y revenir chaque fois que l'attention s'en éloigne.
« Faire de toutes choses une prière »
Chez Laurent, le travail n'est donc pas l'opposé de la prière.
La cuisine peut devenir prière.
Le travail manuel peut devenir prière.
Une tâche apparemment insignifiante peut devenir prière.
Ce qui donne sa valeur spirituelle à l'action n'est pas nécessairement la nature de l'action elle-même, mais l'intention intérieure avec laquelle elle est accomplie.
C'est une idée très importante dans son approche.
Un travail extrêmement humble peut ainsi avoir, pour lui, une profondeur spirituelle considérable.
Il ne recherche pas l'extraordinaire
Laurent est également intéressant parce qu'il ne semble pas avoir cherché les phénomènes mystiques spectaculaires.
Son enseignement repose plutôt sur une pratique extrêmement simple :
se tourner vers Dieu, vivre en sa présence, puis recommencer lorsque l'on s'en éloigne intérieurement.
Cela donne une spiritualité beaucoup moins spectaculaire que celle associée à certains grands mystiques.
Il n'est pas nécessaire d'avoir des visions.
Il n'est pas nécessaire de recevoir des révélations extraordinaires.
Il n'est même pas nécessaire d'être théologien.
Un homme travaillant dans une cuisine peut, selon Laurent, vivre une profonde union avec Dieu.
Ses « conversations » avec Dieu
Laurent raconte également ses échanges intérieurs avec Dieu.
Il décrit une relation extrêmement personnelle et directe.
Il ne s'agit pas seulement d'une récitation mécanique de prières.
Il parle à Dieu avec simplicité, comme à quelqu'un qui est réellement présent.
Cette dimension explique en partie le succès durable de ses écrits.
Son langage est généralement beaucoup plus simple que celui de nombreux auteurs mystiques.
Le rôle de l'amour
Chez Laurent, l'amour occupe une place centrale.
Il ne s'agit pas simplement de respecter des règles religieuses par obligation.
Il cherche à agir par amour de Dieu.
Cette distinction est importante :
OBLIGATION
↓
« Je dois faire cela »
AMOUR
↓
« Je veux faire cela parce que j'aime Dieu »
Dans cette perspective, l'action extérieure peut être exactement la même, mais son sens intérieur est différent.
La difficulté : les périodes de sécheresse intérieure
Laurent ne prétend pas que cette pratique est toujours facile.
Il connaît également des périodes où Dieu lui semble moins perceptible.
Il connaît le doute, la difficulté, la lassitude et ce que la tradition mystique appelle parfois la sécheresse spirituelle.
Cela rend son témoignage particulièrement intéressant.
Il ne présente pas la vie intérieure comme une expérience continuellement agréable.
La présence de Dieu peut être recherchée même lorsqu'elle n'est pas ressentie.
Son enseignement essentiel
On pourrait finalement condenser sa pensée en quelques propositions :
- Dieu est présent.
- L'être humain peut prendre conscience de cette présence.
- Cette conscience peut accompagner toutes les activités quotidiennes.
- Il n'est pas nécessaire d'accomplir des choses extraordinaires.
- Le travail ordinaire peut devenir une forme de prière.
- Lorsque l'attention s'éloigne, il suffit de revenir simplement vers Dieu.
- L'amour est plus important que la multiplication des pratiques extérieures.
- La relation avec Dieu peut devenir une réalité permanente de l'existence.
Pourquoi Laurent est particulièrement intéressant
Il existe chez lui une idée qui rejoint directement une question philosophique beaucoup plus vaste :
qu'est-ce que signifie être conscient de quelque chose ?
Laurent ne décrit pas simplement une croyance intellectuelle en Dieu.
Il parle d'une présence vécue intérieurement.
Il y a donc une différence entre :
« Je crois que Dieu existe »
et :
« Je vis comme si Dieu était constamment présent. »
Pour Laurent, la seconde attitude transforme profondément l'existence.
C'est probablement pour cette raison que son petit ensemble d'écrits, notamment La Pratique de la présence de Dieu, a continué à être lu pendant plusieurs siècles.
Un point particulièrement remarquable
Laurent de la Résurrection propose finalement une expérience très simple :
ne pas chercher Dieu uniquement ailleurs, mais apprendre à reconnaître sa présence au milieu de l'existence ordinaire.
La cuisine, le travail manuel, la solitude, la conversation et les petites tâches quotidiennes deviennent alors autant d'occasions de revenir à cette présence.
Son message pourrait donc être résumé en une phrase :
Il n'est pas nécessaire de quitter le monde ordinaire pour chercher Dieu ; il faut apprendre à vivre le monde ordinaire dans la conscience de sa présence.
Laurent de la Résurrection et le Vedānta
Oui, il existe une ressemblance assez frappante, à condition de ne pas confondre les deux traditions.
La comparaison devient particulièrement intéressante si l'on regarde non pas les doctrines théologiques dans leur ensemble, mais la méthode intérieure proposée par Laurent de la Résurrection.
Le point commun fondamental : la conscience de la présence
Chez Laurent, l'objectif est de vivre continuellement dans la présence de Dieu.
Il ne s'agit pas seulement de penser à Dieu pendant les moments consacrés à la prière.
Il cherche à maintenir une orientation intérieure vers cette présence dans toutes les circonstances :
- travailler ;
- manger ;
- marcher ;
- parler ;
- cuisiner ;
- accomplir une tâche banale ;
- être seul ;
- se trouver dans une difficulté.
Cela présente effectivement une parenté avec certaines formes du Vedānta, notamment dans la manière dont elles invitent à déplacer l'attention de l'activité extérieure vers la réalité intérieure.
Une comparaison encore plus profonde
Dans certaines traditions du Vedānta, particulièrement dans l'Advaita Vedānta, on trouve une démarche consistant à reconnaître que la conscience fondamentale n'est pas simplement un objet parmi les autres.
On cherche à revenir à ce qui est présent derrière toutes les expériences.
On pourrait schématiquement comparer les deux démarches :
| Laurent de la Résurrection | Advaita Vedānta |
|---|---|
| Présence de Dieu | Réalité ultime, Brahman |
| Se tourner intérieurement vers Dieu | Se tourner vers la connaissance du Soi |
| Revenir constamment à cette présence | Revenir à la conscience du Soi |
| Ne pas être absorbé entièrement par les activités | Ne pas s'identifier entièrement aux phénomènes |
| Toutes les activités peuvent devenir spirituelles | La réalisation peut être recherchée au cœur même de la vie ordinaire |
| Dieu demeure le centre de la relation | Dans l'Advaita, le Soi et Brahman sont ultimement non-duels |
Mais c'est précisément dans la dernière ligne que se trouve une différence fondamentale.
Laurent demeure profondément théiste
Pour Laurent, Dieu est véritablement Dieu.
Il existe une relation entre :
l'être humain → Dieu
Même lorsque cette relation devient extrêmement intérieure et intime, Laurent ne supprime pas la distinction entre Dieu et la créature.
Il parle à Dieu.
Il aime Dieu.
Il se tourne vers Dieu.
Il cherche à vivre devant Dieu.
L'Advaita Vedānta va beaucoup plus loin dans la remise en question de cette dualité.
Dans l'Advaita
La formule célèbre :
Tat Tvam Asi
signifie :
« Tu es Cela. »
L'idée fondamentale est que l'ātman, le Soi véritable, n'est pas ultimement différent de Brahman.
La réalisation consiste donc notamment à découvrir que la séparation fondamentale entre :
« moi »
et
« réalité ultime »
est liée à l'ignorance.
Chez Laurent, en revanche, même dans l'union mystique la plus profonde, la relation avec Dieu conserve une dimension personnelle.
Mais il existe une ressemblance encore plus étonnante
À mon sens, le rapprochement devient particulièrement intéressant lorsqu'on regarde la mécanique de l'attention.
Laurent dit en substance :
Je suis absorbé par mon activité
↓
Je prends conscience que mon attention s'est éloignée de Dieu
↓
Je me tourne intérieurement vers Dieu
↓
Je demeure dans cette présence
↓
Mon attention repart vers l'activité
↓
Je reviens
Certaines pratiques du Vedānta fonctionnent selon une logique comparable :
Je suis absorbé par les phénomènes
↓
Je prends conscience de cette identification
↓
Je reviens à la conscience
↓
Je demeure comme témoin
↓
Les pensées et les activités continuent
↓
Je ne m'identifie pas à elles
La structure psychologique de la pratique présente donc une ressemblance remarquable.
Et cette ressemblance ne signifie pas nécessairement une influence historique
Il faut toutefois distinguer deux questions.
1. « Laurent connaissait-il le Vedānta ? »
C'est une question historique.
À ma connaissance, il n'existe pas de raison solide d'affirmer que Laurent de la Résurrection aurait étudié directement l'Advaita Vedānta ou qu'il aurait construit sa spiritualité à partir de celui-ci.
2. « Deux traditions très différentes peuvent-elles aboutir à des pratiques intérieures comparables ? »
Là, la réponse est clairement oui.
Des traditions totalement différentes peuvent découvrir des méthodes présentant des ressemblances parce qu'elles s'intéressent toutes deux à une question fondamentale :
comment transformer la manière dont la conscience habite l'existence ?
La différence essentielle
On pourrait presque résumer la distinction ainsi :
LAURENT DE LA RÉSURRECTION
« Je demeure dans la présence de Dieu. »
↓
Dieu est l'Autre avec lequel j'entre
dans une relation toujours plus intime.
Alors que dans l'Advaita :
ADVAITA VEDĀNTA
« Je découvre ce que je suis réellement. »
↓
Le Soi véritable n'est ultimement pas séparé
de la réalité absolue.
La pratique de l'attention peut donc présenter une étonnante proximité alors que la métaphysique sous-jacente est très différente.
Et il existe une troisième possibilité
C'est peut-être là que votre intuition devient particulièrement intéressante.
On peut se demander si ces deux traditions ne décrivent pas, avec des vocabulaires différents, une expérience intérieure fondamentale commune, puis l'interprètent à travers leurs propres systèmes métaphysiques.
Autrement dit :
EXPÉRIENCE INTÉRIEURE
│
┌────────┴────────┐
│ │
Christianisme Vedānta
│ │
« Présence de Dieu » « Soi / Brahman »
Cela ne permet pas de conclure que les deux expériences sont identiques.
Mais cela permet de poser une question philosophique beaucoup plus profonde :
Existe-t-il une expérience fondamentale de la conscience que différentes civilisations ont interprétée avec des langages métaphysiques différents ?
Et c'est précisément à cet endroit que Laurent de la Résurrection devient étonnamment proche, dans sa méthode intérieure, de certaines formes du Vedānta, malgré les différences considérables entre leurs doctrines.
La comparaison devient encore plus intéressante si on y ajoute Maître Eckhart, car certaines de ses formulations présentent des ressemblances avec l'Advaita encore plus frappantes que celles de Laurent.