À qui profite la guerre en Ukraine ?
La question peut être examinée sans partir d'une conclusion préétablie. Il faut distinguer les bénéfices économiques, les avantages géopolitiques et les coûts.
1. L'industrie de l'armement
C'est le bénéficiaire économique le plus directement identifiable.
La guerre entraîne des commandes considérables de :
- missiles ;
- munitions ;
- drones ;
- chars et véhicules blindés ;
- avions ;
- systèmes de défense antiaérienne ;
- radars ;
- équipements électroniques et de communication.
Les États-Unis et les pays européens ont fortement augmenté leurs dépenses militaires depuis 2022. Une partie importante de ces dépenses revient donc aux industriels de défense.
2. Les États-Unis
Il existe plusieurs intérêts américains documentables :
- industrie de défense : nouvelles commandes et augmentation des capacités de production ;
- énergie : remplacement d'une partie du gaz russe par du GNL, notamment américain ;
- géopolitique : renforcement de la coopération militaire entre les États-Unis et leurs alliés européens ;
- affaiblissement des capacités militaires russes sans engagement direct de troupes américaines dans une guerre contre la Russie.
Mais les États-Unis supportent également des coûts importants : aide militaire et financière à l'Ukraine, reconstitution de leurs propres stocks et risques d'escalade avec la Russie.
3. L'industrie européenne de défense
La guerre a provoqué un changement majeur en Europe.
Des pays qui avaient réduit leurs dépenses militaires pendant plusieurs décennies réinvestissent désormais massivement dans :
- les munitions ;
- les missiles ;
- les avions ;
- les drones ;
- la défense antiaérienne ;
- les blindés ;
- les satellites et systèmes électroniques.
Les entreprises européennes de défense disposent donc d'un marché beaucoup plus important qu'avant 2022.
4. Les producteurs d'énergie
La rupture progressive avec les hydrocarbures russes a profondément modifié le marché européen.
Cela bénéficie notamment à certains :
- producteurs américains de GNL ;
- négociants en énergie ;
- transporteurs maritimes ;
- fournisseurs d'infrastructures énergétiques.
Mais pour les consommateurs européens, le remplacement d'une énergie russe relativement bon marché par d'autres sources a également représenté un coût.
5. Les entreprises qui participeront à la reconstruction
C'est probablement un enjeu économique majeur pour l'après-guerre.
Il faudra reconstruire ou réparer :
- logements ;
- routes ;
- ponts ;
- réseaux électriques ;
- voies ferrées ;
- usines ;
- hôpitaux ;
- réseaux de télécommunication ;
- infrastructures énergétiques.
Cela représentera potentiellement des centaines de milliards d'euros de travaux et créera donc un marché considérable pour les entreprises de construction, d'énergie, de transport, de télécommunications et de finance.
6. La Russie elle-même
Il existe aussi des bénéficiaires en Russie.
L'économie de guerre profite notamment à :
- l'industrie militaire ;
- certaines entreprises publiques ;
- les fournisseurs de l'armée ;
- certains secteurs industriels travaillant pour la défense.
Mais cela ne signifie absolument pas que la Russie dans son ensemble profite économiquement de la guerre.
Une part énorme des ressources nationales est consacrée aux dépenses militaires, tandis que le pays subit également :
- des pertes humaines ;
- des sanctions ;
- des restrictions technologiques ;
- des dépenses militaires très élevées ;
- des perturbations économiques.
7. La Chine peut également bénéficier de certains effets
La Chine n'est pas un acteur militaire direct du conflit, mais certains effets peuvent lui être favorables :
- achats de matières premières russes à des conditions avantageuses ;
- renforcement de ses relations économiques avec la Russie ;
- développement de ses échanges avec des pays qui cherchent à réduire leur dépendance aux circuits occidentaux ;
- observation des performances des armes et technologies utilisées dans une guerre moderne.
Mais la guerre comporte également des risques pour l'économie chinoise, notamment en matière de commerce international et de stabilité géopolitique.
Le point essentiel
Il faut surtout éviter une confusion entre deux propositions très différentes :
« X gagne de l'argent grâce à la guerre. »
et
« X a voulu ou provoqué la guerre pour gagner de l'argent. »
La première proposition peut être démontrée dans certains secteurs.
La seconde nécessite des preuves beaucoup plus fortes concernant les intentions et les décisions prises avant la guerre.
On peut donc résumer ainsi
| Acteur | Bénéfices potentiels | Coûts importants |
|---|---|---|
| Industrie militaire américaine | Commandes massives | Production, stocks à reconstituer |
| Industrie militaire européenne | Nouvelles commandes | Investissements publics considérables |
| Producteurs américains de GNL | Marché européen accru | Investissements et concurrence |
| Entreprises de reconstruction | Marché futur considérable | Risques liés à la guerre |
| Russie – industrie militaire | Commandes publiques | Coût économique et humain |
| États-Unis | Influence stratégique, industrie de défense | Aide financière, risques géopolitiques |
| Europe | Réarmement et développement industriel | Aide à l'Ukraine, énergie, dépenses militaires |
| Ukraine | Aide extérieure, soutien militaire | Destructions, morts, dette, pertes économiques |
| Population ukrainienne | Très peu de bénéfices directs | Coût humain et matériel immense |
La question la plus intéressante est donc peut-être :
Qui profite économiquement de la guerre ?
→ On peut identifier assez clairement certains secteurs.
Qui profite géopolitiquement de la guerre ?
→ La réponse devient beaucoup plus complexe.
Qui avait intérêt à ce que la guerre commence ?
→ Il faut alors examiner séparément les décisions et les intérêts de la Russie, de l'Ukraine, des États-Unis, de l'OTAN, de l'Union européenne et de la Chine, avec les sources disponibles avant février 2022.
C'est cette dernière analyse qui permettrait de distinguer les bénéficiaires de la guerre de ceux qui auraient éventuellement eu un intérêt préalable à son déclenchement.
La démonstration historique de Benoît Paré sur les origines de la guerre en Ukraine
Tu avais demandé que je reprenne toute la chaîne historique, et non simplement quelques événements. J'ai donc recherché ce que Benoît Paré dit lui-même dans son livre et dans plusieurs entretiens.
Il faut bien distinguer deux choses :
- les événements historiques : Maïdan, Crimée, Donbass, Minsk, OTAN, etc. ;
- l'interprétation qu'en fait Benoît Paré.
Ce qui suit expose donc son raisonnement historique, sans présenter automatiquement ses interprétations comme des faits établis.
1. Le point de départ : une Ukraine entre la Russie et l'Occident
Pour comprendre le raisonnement de Paré, il faut remonter avant 2014.
Après la disparition de l'URSS en 1991, l'Ukraine devient un État indépendant.
Mais elle conserve des liens extrêmement importants avec la Russie :
- une importante population russophone ;
- des liens familiaux et culturels ;
- des échanges économiques ;
- une histoire commune ;
- la présence de la flotte russe en Crimée ;
- une partie de la population politiquement favorable à un rapprochement avec Moscou.
Parallèlement, une autre partie de la population souhaite progressivement rapprocher l'Ukraine de l'Union européenne et des institutions occidentales.
Pour Paré, cette opposition entre deux orientations géopolitiques constitue le problème de fond.
L'Ukraine n'est pas simplement confrontée à un choix économique entre Moscou et Bruxelles : son orientation occidentale ou russe modifie directement l'équilibre stratégique de l'Europe.
2. L'élargissement de l'OTAN vers l'Est
C'est un élément essentiel du raisonnement géopolitique.
Après la disparition de l'URSS, plusieurs anciens pays du bloc soviétique ou membres du Pacte de Varsovie rejoignent progressivement l'OTAN.
Du point de vue occidental, il s'agit notamment de permettre aux anciens pays communistes de choisir librement leurs alliances.
Du point de vue russe, l'extension de l'OTAN vers l'Est constitue progressivement une menace stratégique.
Cette divergence existe depuis les années 1990.
Paré considère que l'Ukraine représente le point de rupture potentiel, parce qu'elle est directement située aux frontières de la Russie.
3. 2004 : la révolution orange
En 2004, l'Ukraine connaît la révolution orange.
Une importante mobilisation populaire conteste le résultat de l'élection présidentielle.
Viktor Iouchtchenko finit par remporter la nouvelle élection.
Pour Paré, cet épisode marque une nouvelle étape dans l'influence occidentale en Ukraine.
Il insiste notamment sur le rôle des organisations occidentales, des ONG et des financements consacrés à la démocratisation.
Son interprétation est que ces actions ne sont pas seulement destinées à favoriser la démocratie : elles participent également à l'orientation géopolitique de l'Ukraine vers l'Occident.
C'est à partir de cette période qu'il situe notamment le développement de la coopération militaire entre l'Ukraine et les pays occidentaux.
4. 2008 : l'OTAN annonce que l'Ukraine deviendra membre
Un événement particulièrement important intervient au sommet de l'OTAN de Bucarest, en avril 2008.
L'OTAN affirme officiellement que :
l'Ukraine et la Géorgie deviendront membres de l'Alliance.
Aucune date d'adhésion n'est cependant fixée.
Pour Paré, cette déclaration est fondamentale.
Son raisonnement est simple :
Ukraine indépendante → rapprochement avec l'Occident → coopération militaire avec l'OTAN → perspective d'adhésion → perception russe d'une menace stratégique directe.
5. 2013-2014 : Maïdan devient le point de rupture
C'est ici que la démonstration de Paré devient beaucoup plus controversée.
En 2013, le président Viktor Ianoukovitch suspend la préparation de l'accord d'association avec l'Union européenne.
Des manifestations commencent à Kiev.
Elles deviennent le mouvement de Maïdan / Euromaïdan.
Au départ, il s'agit essentiellement d'un mouvement favorable au rapprochement européen et opposé à la décision de Ianoukovitch.
Puis la situation dégénère.
Des affrontements opposent les manifestants aux forces de sécurité.
En février 2014, des dizaines de personnes sont tuées.
Ianoukovitch quitte finalement Kiev puis le pouvoir.
Un nouveau pouvoir ukrainien est installé.
6. Pour Paré, Maïdan n'est pas simplement une révolution populaire
C'est l'une des thèses centrales de son livre.
Paré considère que la présentation occidentale classique :
peuple ukrainien → révolution démocratique → chute d'un président corrompu → nouveau gouvernement
est insuffisante.
Il considère que les États-Unis et plusieurs acteurs occidentaux ont joué un rôle déterminant dans le changement de pouvoir.
Il s'appuie notamment sur :
- les interventions publiques de responsables américains ;
- les financements occidentaux ;
- les contacts entre responsables américains et dirigeants de l'opposition ;
- l'enregistrement de la conversation entre Victoria Nuland et Geoffrey Pyatt ;
- les travaux d'Ivan Katchanovski sur les tirs de Maïdan.
La conversation Nuland-Pyatt est effectivement authentique et antérieure à la chute de Ianoukovitch. Elle montre que les responsables américains discutaient activement de la composition future du gouvernement ukrainien.
Mais cela ne constitue pas, à lui seul, la preuve que Washington avait organisé le renversement du gouvernement.
C'est précisément à ce niveau que l'on passe du fait documenté à l'interprétation de Paré.
7. La question des tireurs de Maïdan
C'est probablement l'un des points les plus importants dans la construction intellectuelle de Paré.
Il s'appuie fortement sur les travaux du politologue Ivan Katchanovski concernant les tirs meurtriers de février 2014.
Katchanovski soutient que des éléments armés liés au camp de Maïdan auraient participé aux tirs contre des manifestants et des policiers.
Paré dit que la découverte de ces travaux a profondément changé sa compréhension de Maïdan.
Dans une interview, il explique qu'il considérait initialement Maïdan comme une révolution populaire contre un président corrompu, puis qu'il a changé d'analyse après avoir étudié les travaux de Katchanovski.
Il en tire la conclusion que Maïdan aurait été un coup d'État soutenu par l'Occident.
Mais il faut faire une distinction importante
La question des responsabilités exactes dans les tirs de Maïdan demeure historiquement et judiciairement disputée.
Il existe des travaux de Katchanovski allant dans le sens présenté par Paré, mais cela ne signifie pas que son interprétation constitue un consensus historique.
Il faut donc écrire :
Paré considère que les éléments disponibles démontrent une manipulation de Maïdan.
et non :
Il est historiquement établi que Maïdan était une opération américaine sous faux drapeau.
Ce sont deux propositions différentes.
8. La Crimée
Après la chute de Ianoukovitch, la situation devient extrêmement instable.
La Russie prend le contrôle de la Crimée.
Un référendum est organisé en mars 2014.
La Russie annexe ensuite la péninsule.
Pour Paré, il faut comprendre cet événement dans la logique précédente :
Moscou considère qu'après Maïdan, l'Ukraine est en train de basculer définitivement dans le camp occidental.
La Crimée est particulièrement sensible pour la Russie en raison :
- de sa population majoritairement russophone ;
- de son histoire ;
- de son importance stratégique ;
- de la base navale russe de Sébastopol.
La Russie considère donc que la perte de la Crimée représente une menace stratégique majeure.
9. Le Donbass : le deuxième point de rupture
Dans l'Est de l'Ukraine, notamment dans les régions de Donetsk et Louhansk, une partie de la population refuse le nouveau pouvoir de Kiev.
Des mouvements séparatistes apparaissent.
Le gouvernement ukrainien lance alors une « opération antiterroriste » (ATO).
C'est le début de la guerre du Donbass.
Et c'est précisément là que l'expérience personnelle de Benoît Paré devient importante.
Il travaille pour la Mission spéciale d'observation de l'OSCE à partir de 2015 et est présent des deux côtés de la ligne de contact.
Son livre de 766 pages est essentiellement construit autour de cette expérience de terrain.
10. Ce que Paré affirme avoir observé dans le Donbass
Selon lui, le récit occidental présente trop souvent le conflit comme :
Ukraine démocratique contre séparatistes soutenus par la Russie.
Paré considère que cette présentation est insuffisante.
Il affirme avoir constaté :
- des violations des droits humains des deux côtés ;
- des violences commises par des bataillons ukrainiens ;
- des intimidations ;
- des enlèvements ;
- des actes de torture ;
- des bombardements touchant des zones civiles ;
- une importante propagande des deux camps.
Il reproche surtout aux institutions occidentales et aux médias de ne pas présenter suffisamment les violations commises par le camp ukrainien.
Dans son entretien, il affirme également que la mission de l'OSCE était confrontée à un problème de neutralité parce qu'elle pouvait travailler beaucoup plus facilement avec les autorités ukrainiennes qu'avec les autorités séparatistes, que l'OSCE ne reconnaissait pas comme autorités légitimes.
11. Les bataillons nationalistes
Un autre élément important de la démonstration de Paré concerne les groupes nationalistes ukrainiens.
Il cite notamment :
- Azov ;
- Pravyi Sektor ;
- d'autres formations nationalistes ou ultranationalistes.
Il affirme avoir lui-même visité une base d'Azov et avoir observé des symboles nazis.
Il rapporte également des affaires judiciaires concernant des membres de groupes nationalistes.
Pour Paré, ces formations ont joué un rôle disproportionné dans le conflit et ont contribué à radicaliser l'État ukrainien.
Il va jusqu'à employer le terme de « néonazis » pour certaines de ces formations.
Une nuance essentielle
Cela ne signifie pas que l'Ukraine dans son ensemble serait un État nazi.
Les formations d'extrême droite ukrainiennes ont effectivement existé et certaines ont utilisé des symboles ou références ultranationalistes, mais leur poids électoral national a été limité.
Le point que défend Paré est différent :
même minoritaires électoralement, ces groupes auraient exercé une influence importante dans les structures de sécurité et dans la politique ukrainienne après 2014.
C'est cette influence réelle ou supposée qui constitue son argument.
12. Les accords de Minsk
Après les combats de 2014, plusieurs tentatives sont faites pour arrêter la guerre.
C'est l'origine des accords de Minsk.
Minsk I — septembre 2014
Le protocole prévoit notamment :
- cessez-le-feu ;
- échange de prisonniers ;
- décentralisation ;
- statut particulier pour certaines zones du Donbass ;
- contrôle progressif de la frontière.
Mais les combats reprennent.
Minsk II — février 2015
Un nouvel accord est négocié avec la participation de :
- l'Ukraine ;
- la Russie ;
- la France ;
- l'Allemagne ;
- l'OSCE.
Le dispositif prévoit notamment :
- cessez-le-feu ;
- retrait des armes lourdes ;
- réforme constitutionnelle ukrainienne ;
- statut particulier pour certaines zones du Donbass ;
- élections locales ;
- rétablissement progressif du contrôle ukrainien sur la frontière.
13. Pour Paré, Minsk représentait une véritable possibilité de paix
C'est un point central de sa lecture.
Il considère que Minsk aurait pu permettre de maintenir le Donbass à l'intérieur de l'Ukraine, mais avec une importante autonomie politique et culturelle.
Il estime que Kiev n'a finalement pas voulu ou pas pu mettre complètement en œuvre cette solution.
Il reproche notamment aux autorités ukrainiennes de ne pas avoir accordé le statut politique promis au Donbass.
Dans un entretien, il explique que selon son analyse, la non-application de Minsk a progressivement fermé la possibilité d'un règlement politique.
14. Pourquoi Minsk n'a-t-il pas fonctionné ?
C'est ici que plusieurs interprétations historiques s'opposent.
Selon la lecture de Paré
Kiev aurait progressivement considéré que :
reprendre militairement le Donbass était préférable à lui accorder une autonomie importante.
Il considère également que les nationalistes ukrainiens auraient exercé une pression considérable contre toute concession.
Une autre lecture
Du côté ukrainien et chez plusieurs analystes occidentaux, la Russie est considérée comme responsable d'une partie essentielle de l'échec de Minsk, notamment en raison de son soutien aux séparatistes et de son implication militaire dans le conflit.
Il faut donc retenir :
Minsk n'a pas été appliqué intégralement, mais les responsabilités dans cet échec font l'objet d'interprétations opposées.
15. 2015-2020 : le conflit devient une guerre gelée
Pendant plusieurs années, le front du Donbass existe sans véritable règlement politique.
L'OSCE observe les violations du cessez-le-feu.
Benoît Paré est présent pendant cette période.
C'est précisément cette expérience qui constitue le cœur de son témoignage.
Il affirme que la guerre du Donbass était déjà une guerre réelle depuis 2014, bien avant l'invasion russe de février 2022.
C'est pourquoi il distingue :
la guerre du Donbass commencée en 2014
de
l'invasion russe généralisée commencée le 24 février 2022.
16. 2019 : arrivée de Zelensky
Volodymyr Zelensky est élu président en 2019 avec un programme comprenant notamment la volonté de mettre fin au conflit du Donbass.
Pour Paré, cette période aurait pu constituer une possibilité de règlement.
Mais, selon lui, les négociations n'aboutissent pas.
Il considère progressivement que Zelensky se retrouve pris entre :
- les exigences occidentales ;
- les exigences russes ;
- l'opinion ukrainienne ;
- les mouvements nationalistes ;
- les contraintes militaires.
17. 2021 : le tournant décisif selon Paré
C'est l'un des éléments les plus spécifiques de sa chronologie.
Paré considère que 2021 constitue une accélération majeure.
Il relie cette évolution à l'arrivée de Joe Biden à la présidence américaine.
Dans une interview, il affirme qu'à partir de cette période l'Ukraine se serait radicalisée et que la coopération entre Washington et Kiev serait devenue beaucoup plus étroite.
Il cite notamment :
- la fermeture de médias considérés comme pro-russes ;
- les mesures contre certains responsables politiques ;
- la marginalisation des forces politiques favorables à un compromis avec Moscou ;
- le renforcement de la coopération militaire avec les États-Unis ;
- le maintien de l'objectif d'intégration euro-atlantique.
Pour Paré, ces éléments ont convaincu Moscou que l'Ukraine ne reviendrait plus à une politique d'équilibre entre Russie et Occident.
18. Le problème de l'OTAN devient alors central
C'est probablement la logique stratégique la plus importante de son raisonnement.
Du point de vue de Paré, Moscou voit progressivement apparaître le scénario suivant :
Ukraine indépendante
↓
rapprochement avec l'Union européenne
↓
coopération militaire croissante avec l'OTAN
↓
perspective d'adhésion à l'OTAN
↓
présence militaire occidentale potentielle
↓
frontière russe directement concernée
Dans cette logique, la question n'est plus seulement :
« L'Ukraine a-t-elle le droit de choisir son alliance ? »
mais :
« Que se passe-t-il si l'Ukraine devient une plateforme militaire occidentale directement située aux frontières de la Russie ? »
C'est à partir de là que Paré explique la perception russe de la menace.
19. Fin 2021 : Moscou pose ses exigences
En décembre 2021, la Russie présente aux États-Unis et à l'OTAN des projets d'accords concernant les garanties de sécurité.
Moscou demande notamment :
- qu'il n'y ait pas d'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN ;
- une limitation de certaines activités militaires occidentales à proximité des frontières russes ;
- des garanties concernant le déploiement d'armes et de forces.
Les États-Unis et l'OTAN refusent notamment de garantir que l'Ukraine ne pourra jamais devenir membre de l'OTAN.
Pour Paré, cette absence d'accord est un élément déterminant de la marche vers la guerre.
20. Début 2022 : la fenêtre se referme
Selon Paré, Moscou finit alors par considérer que :
la voie diplomatique ne permettra plus d'empêcher l'intégration progressive de l'Ukraine dans le dispositif occidental.
Il affirme avoir personnellement compris, avant le 24 février 2022, que la Russie allait probablement intervenir.
Dans un entretien, il explique qu'après les discussions de février 2022, il en était arrivé à la conclusion que les Russes estimaient avoir intérêt à intervenir rapidement plutôt que d'attendre que l'Ukraine se rapproche davantage de l'OTAN.
21. Puis vient le 24 février 2022
La Russie lance alors son invasion à grande échelle.
Et ici, il faut faire une distinction capitale dans la démonstration de Paré :
expliquer les facteurs qui ont conduit Moscou à décider l'invasion n'est pas la même chose que justifier juridiquement ou moralement cette invasion.
Sa démonstration cherche principalement à répondre à :
« Comment en est-on arrivé là ? »
plutôt qu'à :
« La Russie avait-elle le droit de faire cela ? »
22. La chaîne complète selon Benoît Paré
Si l'on réduit toute sa démonstration à une seule chaîne historique, elle ressemble à ceci :
Fin de l'URSS
↓
Ukraine indépendante mais profondément liée à la Russie
↓
progression de l'influence occidentale
↓
révolution orange de 2004
↓
rapprochement croissant avec l'Occident
↓
déclaration de l'OTAN de 2008
« Ukraine et Géorgie deviendront membres »
↓
Maïdan 2013-2014
↓
chute de Ianoukovitch
↓
nouveau pouvoir ukrainien davantage tourné vers l'Occident
↓
Crimée → intervention et annexion russes
↓
révolte du Donbass
↓
guerre du Donbass
↓
Minsk I
↓
échec
↓
Minsk II
↓
application incomplète
↓
guerre gelée 2015-2020
↓
Zelensky
↓
échec du règlement politique
↓
2021 : nouvelle radicalisation selon Paré
↓
renforcement des relations militaires
Ukraine–États-Unis–OTAN
↓
demandes russes de garanties de sécurité
fin 2021
↓
absence d'accord
↓
Moscou considère que la situation stratégique
va continuer à se détériorer
↓
24 février 2022
↓
invasion russe à grande échelle
23. Le cœur de la thèse de Paré
Au fond, sa thèse peut être résumée en quatre propositions.
1. La guerre n'a pas commencé en 2022
Pour lui, la guerre commence en réalité en 2014, avec Maïdan, la Crimée et surtout la guerre du Donbass.
2022 représente donc une nouvelle phase beaucoup plus vaste, et non le commencement absolu du conflit.
2. La Russie n'est pas le seul acteur à prendre en compte
Paré considère que l'on ne peut pas comprendre la décision russe sans examiner :
- l'expansion de l'OTAN ;
- la politique américaine ;
- l'évolution de l'Ukraine ;
- Maïdan ;
- le Donbass ;
- Minsk ;
- le rapprochement militaire Ukraine-Occident.
3. Minsk constituait une possibilité de compromis
Selon lui, une Ukraine restant officiellement neutre, mais conservant son intégrité territoriale avec une autonomie du Donbass, aurait pu éviter la guerre généralisée.
4. L'invasion russe est l'aboutissement d'une escalade
Dans sa lecture, la décision russe de février 2022 est donc le dernier maillon d'une chaîne d'événements commencée plusieurs années auparavant.
24. Là où il faut être particulièrement prudent
C'est important si l'on veut comprendre sérieusement son raisonnement.
Il y a une différence entre :
| Élément | Statut |
|---|---|
| L'Ukraine s'est rapprochée de l'Occident | Fait historique |
| L'OTAN a annoncé en 2008 que l'Ukraine deviendrait membre | Fait historique |
| Maïdan a conduit au changement de pouvoir en 2014 | Fait historique |
| La Russie a annexé la Crimée en 2014 | Fait historique |
| La guerre du Donbass a commencé en 2014 | Fait historique |
| Les accords de Minsk n'ont pas été intégralement appliqués | Fait historique |
| L'Ukraine a renforcé sa coopération militaire avec l'Occident | Fait historique |
| La Russie considérait l'expansion de l'OTAN comme une menace | Position russe documentée |
| Maïdan était un coup d'État occidental organisé | Interprétation contestée de Paré |
| Les États-Unis ont organisé les événements de Maïdan | Interprétation contestée |
| Les nationalistes ukrainiens contrôlaient le nouveau pouvoir | Interprétation de Paré ; formulation à nuancer |
| Washington aurait volontairement provoqué la guerre | Interprétation nécessitant des preuves sur l'intention |
| La Russie n'aurait pas envahi si Minsk avait été appliqué | Contrefactuel : impossible à établir comme un fait |
Cette distinction est essentielle.
25. Ce qui rend la thèse de Paré intéressante
Son témoignage possède une particularité que beaucoup d'autres analyses n'ont pas :
il était réellement présent sur le terrain entre 2015 et 2022 en tant qu'observateur de l'OSCE.
La Mission spéciale d'observation de l'OSCE avait précisément pour fonction d'observer les événements et les violations du cessez-le-feu.
Paré affirme avoir travaillé des deux côtés de la ligne de contact et avoir progressivement constaté un décalage entre certaines observations de terrain et le récit médiatique dominant.
Son livre est d'ailleurs explicitement présenté comme un témoignage portant sur 2015-2022 et la guerre du Donbass.
26. Mais son témoignage ne permet pas à lui seul de démontrer toute la chaîne causale
C'est probablement la distinction la plus importante.
Paré dispose d'une expérience directe considérable du Donbass, mais certaines conclusions de son raisonnement portent sur des événements auxquels il n'a pas directement participé :
- les intentions américaines ;
- les décisions prises à Washington ;
- les intentions réelles des dirigeants ukrainiens ;
- les motivations profondes de Poutine ;
- la question de savoir si certaines actions occidentales avaient pour objectif de provoquer une guerre.
Il faut donc séparer :
« J'ai observé X sur le terrain »
de
« X démontre que Washington voulait provoquer la guerre. »
Le premier peut être un témoignage direct.
Le second est une interprétation causale et politique.
27. En résumé très simple
La vision de Benoît Paré est essentiellement celle d'une escalade progressive sur environ 20 ans, et non celle d'une guerre apparue soudainement le 24 février 2022.
Son récit est :
Après 1991, l'Ukraine devient progressivement l'objet d'une compétition entre la Russie et l'Occident.
↓
L'influence occidentale augmente, notamment après la révolution orange de 2004.
↓
L'OTAN annonce en 2008 que l'Ukraine pourra devenir membre.
↓
Maïdan en 2014 fait basculer définitivement le pouvoir ukrainien vers l'Ouest — selon Paré, avec une intervention occidentale déterminante.
↓
La Russie réagit par la Crimée puis par son implication dans le Donbass.
↓
Minsk offre une possibilité de compromis, mais n'est pas pleinement appliqué.
↓
Le conflit reste gelé pendant plusieurs années.
↓
À partir de 2021, Paré voit une accélération du rapprochement militaire et politique entre Kiev et Washington.
↓
Fin 2021, la Russie demande des garanties de sécurité concernant l'OTAN et l'Ukraine.
↓
Les négociations échouent.
↓
Moscou considère que la fenêtre stratégique est en train de se fermer.
↓
24 février 2022 : invasion russe à grande échelle.
C'est la logique historique générale de Benoît Paré.
Elle est donc beaucoup plus précise que l'affirmation simpliste selon laquelle « les Américains ont provoqué la guerre ». Son argument est plutôt celui d'une accumulation de décisions, de réactions, de méfiances et d'occasions manquées, dans laquelle il attribue un rôle déterminant à l'évolution de l'Ukraine vers l'Occident et à la politique américaine.
Et c'est justement là que la comparaison avec d'autres historiens et analystes, qui reconstituent la même période avec les mêmes événements mais arrivent à des interprétations différentes, devient particulièrement intéressante.
Histoire de l'Ukraine : pourquoi elle est indispensable pour comprendre la guerre
Oui. Pour comprendre les événements de 2014 puis de 2022, il faut absolument éviter de commencer l'histoire de l'Ukraine en 1991, et encore moins en 2014.
L'Ukraine actuelle est le résultat de plus d'un millénaire d'histoire, au cours duquel les territoires ukrainiens ont appartenu à des ensembles politiques très différents : Rus de Kyiv, principautés médiévales, Grand-Duché de Lituanie, Pologne-Lituanie, hetmanat cosaque, Empire russe, Empire austro-hongrois, République populaire ukrainienne, Union soviétique, puis Ukraine indépendante.
C'est justement cette histoire fragmentée qui explique une partie des différences entre les régions ukrainiennes et la complexité des rapports avec la Russie.
1. Avant l'Ukraine : les peuples des steppes
Le territoire de l'actuelle Ukraine est occupé depuis l'Antiquité par de nombreux peuples.
On y trouve notamment :
- les Cimmériens ;
- les Scythes ;
- les Sarmates ;
- des peuples germaniques ;
- puis des populations slaves.
Les côtes de la mer Noire sont également colonisées par des cités grecques.
La position géographique est fondamentale :
L'Ukraine se trouve entre l'Europe centrale, la Russie, la mer Noire et les steppes eurasiatiques.
Elle constitue donc depuis très longtemps une zone de passage entre plusieurs mondes.
2. La Rus de Kyiv : IXe-XIIIe siècles
C'est ici que commence l'histoire médiévale fondamentale pour comprendre les relations entre Ukrainiens, Russes et Biélorusses.
À partir du IXe siècle se développe la Rus de Kyiv, dont Kyiv devient le principal centre politique.
Au Xe et XIe siècle, elle constitue l'un des principaux États d'Europe orientale.
En 988, le prince Vladimir de Kyiv adopte le christianisme de tradition byzantine.
Cet événement aura une importance considérable pour toute l'histoire ultérieure de la région.
La Rus de Kyiv est en effet considérée comme l'un des principaux ancêtres historiques de :
- l'Ukraine ;
- la Russie ;
- la Biélorussie.
Mais il faut éviter une erreur fréquente :
La Rus de Kyiv n'était pas la Russie moderne.
La Russie actuelle n'existait pas encore en tant qu'État.
Moscou n'était pas le centre politique de cette civilisation.
La Rus était centrée autour de Kyiv et des territoires qui correspondent aujourd'hui à une partie de l'Ukraine et de la Biélorussie.
C'est précisément pour cette raison que l'héritage de la Rus de Kyiv est aujourd'hui au cœur des récits historiques russes et ukrainiens.
3. 1240 : l'invasion mongole
Au XIIIe siècle, les invasions mongoles bouleversent complètement la région.
En 1240, Kyiv est prise et détruite par les Mongols.
La Rus de Kyiv cesse alors d'exister comme puissance politique unifiée.
Ses territoires se fragmentent.
Et c'est là que commencent à diverger progressivement plusieurs espaces politiques.
À l'ouest et au nord-ouest se développent notamment des territoires qui seront associés à la Lituanie et à la Pologne.
Au nord-est se développent progressivement les principautés russes, dont Moscou deviendra finalement le centre.
Cette séparation politique est essentielle pour comprendre pourquoi :
Ukrainiens et Russes possèdent un héritage historique commun, mais ont ensuite connu des trajectoires politiques différentes pendant plusieurs siècles.
4. XIVe-XVIe siècles : la Lituanie et la Pologne
Une grande partie des territoires ukrainiens passe progressivement sous l'autorité du Grand-Duché de Lituanie.
Puis, après l'union entre la Lituanie et la Pologne, une grande partie de ces territoires entre dans la République des Deux Nations — ou Commonwealth polono-lituanien.
Cette période est extrêmement importante.
Les populations des territoires ukrainiens vivent alors pendant plusieurs siècles dans un environnement politique et culturel différent de celui de Moscou.
On y trouve notamment :
- l'influence du droit lituanien ;
- l'influence polonaise ;
- le catholicisme ;
- l'orthodoxie ;
- plus tard le christianisme gréco-catholique ;
- des populations juives nombreuses ;
- différentes communautés slaves.
Il ne faut donc pas imaginer une Ukraine historiquement homogène.
5. L'apparition des Cosaques
À partir des XVIe-XVIIe siècles apparaissent les Cosaques, particulièrement dans les régions méridionales et orientales.
Ce sont des communautés militaires très autonomes.
Ils jouent un rôle considérable dans l'histoire ukrainienne.
En 1648, le cosaque Bohdan Khmelnytsky mène une grande révolte contre la domination polonaise.
Il crée le Hetmanat cosaque.
Celui-ci possède :
- une armée ;
- une administration ;
- un territoire ;
- une certaine autonomie politique ;
- des relations diplomatiques.
C'est un élément essentiel pour comprendre le développement ultérieur d'une conscience politique ukrainienne.
6. 1654 : l'alliance avec Moscou
C'est probablement l'un des événements historiques les plus importants pour comprendre le conflit actuel.
Khmelnytsky cherche un allié contre la Pologne.
Il se tourne vers le tsar de Moscou.
En 1654, une alliance est conclue, traditionnellement associée au traité ou serment de Pereïaslav.
Mais les deux parties ne semblent pas avoir la même conception de cette relation.
Du point de vue cosaque, il s'agit largement d'une protection et d'une alliance.
Du côté de Moscou, l'évolution ultérieure est celle d'une intégration progressive des territoires cosaques dans l'espace russe.
C'est précisément là qu'apparaît une divergence historique qui aura des conséquences pendant plusieurs siècles.
7. XVIIe-XVIIIe siècles : partage des territoires ukrainiens
Les territoires ukrainiens deviennent progressivement l'objet d'une compétition entre :
- la Russie ;
- la Pologne ;
- l'Empire ottoman ;
- le khanat de Crimée ;
- d'autres puissances régionales.
En 1667, la trêve d'Androussovo partage notamment les territoires ukrainiens entre Moscou et la Pologne.
Le Dniepr devient pendant longtemps une frontière politique majeure.
Au XVIIIe siècle, la Russie accroît progressivement son contrôle.
En 1764, Catherine II abolit le Hetmanat.
Puis, à la fin du XVIIIe siècle, la Russie absorbe la majeure partie des territoires ukrainiens qui étaient encore sous domination polono-lituanienne.
La plus grande partie de l'Ukraine actuelle se retrouve ainsi progressivement intégrée à l'Empire russe.
8. Mais l'Ouest ukrainien suit une autre histoire
C'est un point extrêmement important.
Tous les territoires de l'Ukraine actuelle ne connaissent pas la même histoire.
Une partie de l'ouest passe notamment sous :
- l'Empire des Habsbourg ;
- puis l'Empire austro-hongrois.
La Galicie, par exemple, connaît une histoire politique et culturelle très différente de celle des régions orientales intégrées à l'Empire russe.
Cela contribue à créer deux grandes orientations historiques :
Ukraine orientale et méridionale
Influence plus importante :
- russe ;
- orthodoxe ;
- impériale russe ;
- soviétique.
Ukraine occidentale
Influence plus importante :
- polonaise ;
- austro-hongroise ;
- catholique et gréco-catholique ;
- européenne centrale.
Cette différence historique ne signifie évidemment pas que l'Ukraine serait composée de deux peuples complètement distincts.
Mais elle permet de comprendre pourquoi les orientations politiques et géopolitiques ont longtemps été différentes selon les régions.
9. XIXe siècle : naissance du nationalisme ukrainien moderne
C'est au XIXe siècle que se développe véritablement le mouvement national ukrainien moderne.
Des intellectuels commencent à promouvoir :
- la langue ukrainienne ;
- la littérature ukrainienne ;
- l'histoire ukrainienne ;
- les traditions populaires ;
- l'idée d'une nation ukrainienne.
Un personnage essentiel est Taras Chevtchenko, poète et écrivain du XIXe siècle.
L'identité ukrainienne moderne se construit donc progressivement.
C'est important parce que l'affirmation :
« les Ukrainiens n'existaient pas comme peuple avant 1991 »
est historiquement beaucoup trop simplificatrice.
Mais l'affirmation inverse :
« l'État ukrainien actuel existe depuis la Rus de Kyiv »
serait également anachronique.
La réalité est plus complexe :
l'identité ukrainienne s'est construite progressivement au cours de plusieurs siècles, tandis que les territoires ukrainiens ont appartenu à différents États.
10. 1917-1921 : première grande tentative d'indépendance moderne
La révolution russe de 1917 provoque l'effondrement de l'Empire russe.
Les Ukrainiens créent alors la République populaire ukrainienne.
C'est une tentative de créer un État ukrainien indépendant.
Mais l'Ukraine est plongée dans la guerre civile et dans les affrontements entre :
- nationalistes ukrainiens ;
- bolcheviques ;
- forces russes ;
- Polonais ;
- armées blanches ;
- autres forces locales.
Les bolcheviques finissent par prendre le contrôle de la plus grande partie de l'Ukraine.
La République soviétique ukrainienne est créée en 1917 et devient en 1922 l'une des républiques constituantes de l'URSS.
Cette période est capitale :
l'Ukraine connaît donc déjà une tentative d'indépendance avant 1991.
11. 1922 : l'Ukraine entre dans l'URSS
En décembre 1922, l'Ukraine devient officiellement l'une des républiques de l'Union soviétique.
Elle possède théoriquement un statut de république fédérée.
Mais le pouvoir réel est fortement centralisé à Moscou.
Dans les années 1920, les autorités soviétiques appliquent même une politique d'ukrainisation, favorisant temporairement la langue et la culture ukrainiennes.
Puis la politique change radicalement sous Staline.
12. 1929-1933 : collectivisation et Holodomor
La collectivisation forcée de l'agriculture commence à la fin des années 1920.
Elle entraîne :
- confiscation des terres ;
- réquisitions de céréales ;
- déportations ;
- répression ;
- famine massive.
En 1932-1933, l'Ukraine connaît une catastrophe démographique majeure connue sous le nom de Holodomor.
La question de sa qualification comme génocide fait l'objet d'un débat historiographique international, mais la famine et la répression soviétique sont historiquement établies.
Le musée national ukrainien du Holodomor considère l'événement comme un génocide ; les travaux historiques soulignent notamment le rôle de la collectivisation forcée et des réquisitions soviétiques.
Pour la mémoire ukrainienne contemporaine, le Holodomor constitue un traumatisme fondamental.
Il nourrit également une profonde méfiance envers le pouvoir russe et soviétique.
13. La Seconde Guerre mondiale : une histoire extrêmement douloureuse
En 1939, l'URSS et l'Allemagne nazie signent le pacte germano-soviétique.
L'URSS annexe alors plusieurs territoires situés à l'ouest de l'Ukraine actuelle.
En 1941, l'Allemagne nazie envahit l'Union soviétique.
L'Ukraine devient l'un des principaux champs de bataille de la guerre.
Les conséquences sont catastrophiques :
- plusieurs millions de morts ;
- destruction de villes et d'infrastructures ;
- extermination massive des Juifs ukrainiens ;
- déportations ;
- travail forcé ;
- combats entre Allemands, Soviétiques et mouvements nationalistes.
Une partie des nationalistes ukrainiens voit initialement l'Allemagne comme un possible moyen de se débarrasser de la domination soviétique.
Mais l'Allemagne nazie poursuit ses propres objectifs impériaux et raciaux et commet des massacres de masse en Ukraine.
Il existe donc dans cette période une histoire extrêmement complexe où se croisent :
- résistance soviétique ;
- nationalisme ukrainien ;
- collaboration avec l'Allemagne ;
- résistance ukrainienne à l'Allemagne ;
- persécution des Juifs ;
- guerre civile locale.
Réduire cette période à « les Ukrainiens étaient avec les nazis » ou, inversement, « les Ukrainiens ont tous résisté aux nazis », serait historiquement faux.
14. 1945-1954 : l'Ukraine soviétique s'agrandit
Après la Seconde Guerre mondiale, les frontières de la République socialiste soviétique d'Ukraine sont encore modifiées.
En particulier :
- la Transcarpatie est intégrée à l'Ukraine soviétique en 1945 ;
- en 1954, la Crimée est transférée administrativement de la République soviétique de Russie à la République soviétique d'Ukraine.
Le transfert de 1954 est effectué dans le cadre de l'URSS.
À cette époque, cela ne signifie pas le passage d'un pays à un autre :
Russie soviétique et Ukraine soviétique appartiennent toutes deux à l'Union soviétique.
Cette distinction devient évidemment extrêmement importante après 1991.
15. La période soviétique : industrialisation et russification
Après la guerre, l'Ukraine devient l'une des principales républiques industrielles de l'URSS.
Elle possède notamment :
- une industrie lourde ;
- des mines de charbon ;
- une importante industrie métallurgique ;
- des capacités agricoles considérables ;
- une industrie militaire ;
- des centres scientifiques et technologiques.
Le Donbass devient l'un des grands centres industriels de l'Union soviétique.
Cette industrialisation entraîne également une forte mobilité de population entre les différentes républiques soviétiques.
La langue russe devient particulièrement importante dans :
- les grandes villes ;
- l'administration ;
- l'armée ;
- l'industrie ;
- les institutions soviétiques.
La situation linguistique de l'Ukraine actuelle est donc en partie le résultat de cette histoire soviétique.
16. 1986 : Tchernobyl
Le 26 avril 1986, le réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl explose.
La catastrophe provoque une contamination radioactive considérable.
Mais son importance politique dépasse largement la catastrophe nucléaire.
La gestion initiale du désastre par les autorités soviétiques renforce la méfiance d'une partie de la population envers Moscou.
La catastrophe contribue donc indirectement au développement du mouvement national ukrainien.
17. 1991 : l'indépendance
C'est le véritable tournant.
En août 1991, après l'échec du coup d'État contre Gorbatchev à Moscou, le Parlement ukrainien proclame l'indépendance.
Le 1er décembre 1991, un référendum est organisé.
Plus de 90 % des votants approuvent l'indépendance.
Et c'est un élément extrêmement important pour comprendre la situation :
l'indépendance de l'Ukraine n'est pas simplement imposée par une petite élite nationaliste de l'Ouest.
Elle est approuvée massivement lors d'un référendum national.
Même les régions orientales et méridionales votent majoritairement pour l'indépendance.
18. 1991-2004 : une Ukraine indépendante mais tiraillée
Après 1991, l'Ukraine doit construire un État indépendant pratiquement à partir des structures soviétiques existantes.
Elle doit simultanément gérer :
- les relations avec la Russie ;
- les relations avec l'Europe ;
- son économie ;
- son armée ;
- ses frontières ;
- la question de la Crimée ;
- les populations russophones ;
- les oligarques ;
- la corruption ;
- la transition économique.
La question fondamentale devient progressivement :
L'Ukraine doit-elle rester étroitement liée à la Russie ou se rapprocher de l'Europe ?
Mais pendant longtemps, les dirigeants ukrainiens essaient de conserver un équilibre entre les deux.
19. 2004 : la révolution orange
L'élection présidentielle de 2004 oppose notamment :
- Viktor Ianoukovitch ;
- Viktor Iouchtchenko.
Le résultat initial est contesté.
Des manifestations massives éclatent.
La Cour suprême ordonne finalement une nouvelle élection.
Iouchtchenko l'emporte.
C'est la révolution orange.
Cet événement montre déjà une fracture politique importante :
- une partie de l'électorat souhaite un rapprochement avec l'Europe ;
- une autre souhaite maintenir des liens étroits avec la Russie.
Mais cette fracture ne doit pas être transformée en une séparation géographique absolue : les choix politiques traversent les régions et évoluent avec le temps.
20. 2010 : Ianoukovitch revient au pouvoir
Viktor Ianoukovitch remporte l'élection présidentielle de 2010.
Il cherche à maintenir une politique d'équilibre entre :
- la Russie ;
- l'Union européenne.
Mais en 2013, il refuse finalement de signer l'accord d'association avec l'Union européenne dans les conditions prévues.
C'est le déclencheur de la crise suivante.
21. 2013-2014 : Maïdan
Des manifestations commencent à Kyiv.
Elles deviennent progressivement beaucoup plus importantes.
Après plusieurs mois de manifestations et d'affrontements, Ianoukovitch quitte Kyiv puis le pouvoir.
Un nouveau gouvernement est installé.
C'est la révolution de Maïdan, également appelée Révolution de la dignité.
À partir de ce moment, la crise ukrainienne devient immédiatement internationale.
22. 2014 : Crimée et Donbass
La Russie prend le contrôle de la Crimée.
Un référendum est organisé.
La Russie annexe ensuite la péninsule.
Dans le Donbass, des mouvements séparatistes apparaissent à Donetsk et Louhansk.
Le gouvernement ukrainien lance une opération militaire.
La guerre du Donbass commence.
C'est ici que se trouve le véritable début de la guerre actuelle.
2022 n'est donc pas le début du conflit ukrainien.
2022 correspond au passage :
d'une guerre limitée principalement au Donbass
à
une guerre à grande échelle entre la Russie et l'Ukraine.
23. 2014-2015 : les accords de Minsk
Pour tenter de mettre fin à la guerre, des accords sont négociés.
Minsk I — 2014
Il prévoit notamment :
- cessez-le-feu ;
- échange de prisonniers ;
- décentralisation ;
- statut particulier pour certaines zones du Donbass.
Minsk II — 2015
Il prévoit notamment :
- cessez-le-feu ;
- retrait des armes lourdes ;
- réforme constitutionnelle ukrainienne ;
- statut particulier pour certaines zones ;
- élections locales ;
- rétablissement progressif du contrôle ukrainien de la frontière.
Mais l'accord n'est jamais complètement appliqué.
La guerre continue sous une forme de conflit de basse intensité pendant plusieurs années.
24. 2014-2021 : deux récits historiques deviennent progressivement incompatibles
C'est probablement ici que l'histoire devient indispensable pour comprendre 2022.
Dans une partie du récit ukrainien
L'histoire est principalement perçue comme :
domination russe → soviétisation → Holodomor → russification → indépendance → nouvelle menace russe.
Dans le récit russe
L'histoire insiste davantage sur :
héritage commun de la Rus de Kyiv → siècles de coexistence → appartenance de l'Ukraine à l'espace historique russe → séparation récente → menace occidentale sur les frontières russes.
Ces deux récits utilisent des événements historiques réels, mais leur sélection et leur interprétation diffèrent profondément.
25. Le problème fondamental : deux mémoires historiques
C'est probablement l'un des éléments les plus importants pour comprendre la guerre.
Pour une partie de la société ukrainienne :
« Nous avons été dominés pendant des siècles et nous avons enfin obtenu notre indépendance. »
Pour une partie de la société russe :
« Russes et Ukrainiens ont une histoire commune et l'Ukraine appartient historiquement à l'espace russe. »
Et pour beaucoup d'Ukrainiens russophones :
être russophone ne signifie pas nécessairement être favorable à la Russie.
C'est une distinction fondamentale.
La langue, l'identité nationale et l'orientation géopolitique ne sont pas exactement la même chose.
26. Pourquoi cette histoire est indispensable pour comprendre 2014 et 2022
On peut maintenant comprendre pourquoi la guerre ne peut pas être expliquée uniquement par :
« Poutine a décidé d'envahir l'Ukraine en 2022. »
Cette phrase décrit l'événement déclencheur de la guerre à grande échelle, mais elle ne décrit pas toute l'histoire.
Il faut prendre en compte simultanément :
- la Rus de Kyiv et l'héritage historique commun ;
- la séparation progressive des trajectoires russe et ukrainienne ;
- les siècles de domination polonaise, lituanienne, russe et austro-hongroise ;
- l'expérience cosaque ;
- la construction du nationalisme ukrainien au XIXe siècle ;
- la tentative d'indépendance de 1917-1921 ;
- l'intégration dans l'URSS ;
- le Holodomor ;
- la Seconde Guerre mondiale ;
- la période soviétique et la russification ;
- la Crimée et le Donbass ;
- l'indépendance de 1991 ;
- la révolution orange de 2004 ;
- Maïdan en 2013-2014 ;
- la Crimée et la guerre du Donbass ;
- les accords de Minsk ;
- le rapprochement progressif avec l'Union européenne et l'OTAN ;
- les garanties de sécurité demandées par Moscou fin 2021 ;
- l'invasion russe du 24 février 2022.
27. La chose la plus importante à retenir
L'Ukraine n'est donc ni :
« simplement une ancienne province russe devenue artificiellement indépendante en 1991 »
ni :
« un État national parfaitement constitué depuis la Rus de Kyiv ».
Les deux représentations sont trop simplistes.
L'histoire réelle est beaucoup plus intéressante :
L'identité ukrainienne s'est construite progressivement dans un espace situé entre plusieurs puissances, tandis que les territoires ukrainiens ont été successivement intégrés à différents ensembles politiques.
C'est précisément cette histoire qui explique pourquoi l'Ukraine est devenue, après 1991, un enjeu géopolitique exceptionnellement sensible entre la Russie et l'Occident.
Et pour comprendre réellement la guerre de 2022, il faut ensuite ajouter à cette histoire intérieure de l'Ukraine l'histoire des relations entre la Russie, l'OTAN, les États-Unis et l'Europe depuis 1991.
C'est cette deuxième partie qui permet de passer de l'histoire de l'Ukraine à l'histoire des causes géopolitiques de la guerre.